Commençons par une bonne nouvelle puisée dans une étude récurrente menée dans 30 pays[1] : le climato-scepticisme ne progresse plus… Le débat autour des causes du changement climatique semble stabilisé.
En dépit d’un climat ( !) d’opinion moins favorable à l’environnement, les sceptiques représentent toujours environ un tiers de la population mondiale et restent concentrés dans les mêmes pays : Golfe persique, Europe de l’Est, Australie, Norvège, États-Unis…
La bonne nouvelle doit être pondérée par le fait que l’inquiétude ne progresse pas non plus, malgré la multiplication d’épisodes climatiques extrêmes, canicules et autres désordres.
Valérie Masson-Delmotte, climatologue, ancienne co-présidente du GIEC, alerte[2] : « le décalage se creuse entre ce climat qui change vite, l’expérience croissante de ses impacts, partout dans le monde […] et la trop lente montée en puissance des efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre et d’adaptation. »
Alors, qu’est ce qui bloque ?
Quelles sont les raisons de cette inertie, de cet immobilisme compte tenu de l’ampleur des efforts à produire ? Pourquoi donc sommes-nous empêchés (collectivement) de prendre la mesure des enjeux climatiques et les décisions appropriées ?
Le propos qui suit sera plutôt focalisé sur les 5 obstacles principaux, les 5 dispositions intellectuelles, morales ou mentales qui nous empêchent d’appréhender avec la justesse et la vigueur nécessaires les problématiques environnementales.
Il s’agit de mettre en cause (ou en évidence) les mécanismes de décision, les habitudes (voire addictions), les mythes que nous entretenons, les paradigmes qui structurent notre relation au vivant et l’impossible (?) projet politique écologiste
1- La préférence pour le présent.
Quand le président Trump décidait une 1ère fois en 2017 de retirer les Etats-Unis des accords de Paris sur le climat, une vidéo parodique le montrait, avec une pancarte qui disait « je me fous du climat car je serai bientôt mort »
Ce message est peut-être plus profond qu’il n’y paraît. Dit autrement, la question est « pourquoi renoncer à la possibilité de vivre sans restrictions ,avec des gadgets inutiles, de sillonner la terre en avion, de rouler en grosse voiture sous prétexte que le futur serait plus important ? »
Le phénomène en cause dans ce type de raisonnement porte le nom de dévalorisation temporelle.[3]
Wolfram Schultz, professeur en neurosciences à l’Université de Cambridge estime que le problème avec nos actions écologiques est que leur impact positif aura lieu dans un futur trop lointain pour nous[4].
«… les neurones de la récompense … enregistrent une valeur moins importante à mesure que l’action entreprise aura un effet bénéfique éloigné dans le futur. Ainsi, les centres de la récompense de notre cerveau se concentrent sur des récompenses proches de nous dans le temps et dévalorisent les bénéfices lointains ».
Le psychiatre Christophe André pointe l’équipement imparfait de notre cerveau qui ne saurait pas prendre la mesure de menaces complexes. Il est plus efficace face à des enjeux simples et concrets.
Nous sommes notre pire ennemi face au dérèglement climatique (et à tant d’autres choses) Ça, nous le savions déjà.
Prendre conscience de nos limites cognitives : c’est une des dimensions de la connaissance de soi, travaillons-y d’arrache-pied. Dès lors, c’est un levier utile pour se hisser à la hauteur des enjeux et de nos responsabilités. Celles-ci s’inscrivent dans le temps long. Les générations futures, tous ces gens qu’on ne connaîtra jamais, sont nos frères et sœurs en humanité. Notre solidarité doit s’exercer envers eux
Ce biais cognitif s’exprime également dans des processus de décision collective, qui devraient obéir à une certaine rationalité.
Mark Carney, ex-gouverneur de la Banque d’Angleterre (aujourd’hui 1er ministre canadien), invente la formule de tragédie des horizons[5] dans un propos datant de 2015, peu avant la COP 21. Il évoque la difficulté à mettre en adéquation les efforts liés à la transition énergétique, dont les effets se feront sentir sur le long terme, avec les calendriers des acteurs de la vie politique et économique qui sont sensiblement plus myopes.
« Gérer le changement climatique relève de ce qu’on peut appeler une « tragédie des horizons ».[…] : les conséquences catastrophiques à venir seront ressenties au-delà des cycles d’affaires ou des mandats politiques, c’est-à-dire plus loin que les échéances de la plupart des individus. Ces impacts auront un coût pour les générations futures que la génération actuelle n’est pas incitée à éviter. Et lorsque le changement climatique deviendra un danger évident et perceptible, il pourrait être trop tard pour stabiliser la hausse moyenne de la température à 2 °C. »
Pour atténuer et s’adapter aux effets des dérèglements climatiques, on doit dès maintenant consentir des efforts, endurer des coûts, investir lourdement pour un résultat qui ne concernera le plus souvent que les générations futures : le coût est immédiat, le gain concret et matériel est lointain et éventuellement réalisé après notre vie de décideur politique, d’actionnaire, de dirigeant d’entreprise ou notre vie d’humain tout court. Cela du fait de l’inertie du système climat… La difficulté est encore accrue par le fait qu’une politique climatique même très ambitieuse ne permet pas de promettre aux populations une amélioration du climat mais simplement une moins grande détérioration de celui-ci par rapport à ce qui se passerait si l’on ne fait rien.
2-Des habitudes (addictions) funestes…
A l’énergie fossile d’abord
Il faut rendre cet hommage à l’énergie fossile qui a libéré les paysans grâce aux tracteurs, aux usines d’engrais et de phytosanitaires. Grace à l’énergie fossile, on a créé les villes à coups de cimenteries d’aciéries, de grues…L’industrie nous propose des millions de produits pour des prix toujours plus modiques grâce aux machines. Nous nous déplaçons toujours plus loin et toujours moins cher…
C’est l’exploitation des énergies fossiles qui a permis le développement que nous connaissons depuis deux siècles. Maintenant, le GIEC nous dit qu’il faut diminuer substantiellement l’utilisation des énergies fossiles. La consommation de charbon, de pétrole et de gaz doivent être respectivement réduites de 95 %, de 60 % et de 45 % d’ici 2050 par rapport au niveau de 2019 pour limiter le réchauffement à 1,5°C
A une consommation débridée
Les progrès du progrès décrits sommairement à l’instant servent (et suscitent même) une fringale d’accumulation et de consommation toujours plus grande.
« Je prédis que la multiplication des machines développera d’une manière presque inimaginable l’esprit de cupidité. » affirme Georges Bernanos[6]
Un exemple emblématique : les SUV, des voitures qui pèsent 200 kg de plus qu’une voiture normale, sont passés en 15 ans de 5% à 45% de parts de marché en France et en Europe ; côté climat, les SUV ont constitué, dans la même période, la 2ème source de croissance des émissions de CO2 françaises, derrière le secteur aérien.
La consommation ostentatoire est-elle un droit humain fondamental ?
Plus profondément, et en dehors de toute discours moralisateur (qui crispe et ne mène nulle part), c’est une question de sens qui est posée. Quel sens donne-t-on à nos vies, à se définir ainsi par nos standards de consommation, nos styles de vie ?
Cette question spirituelle par essence, il faut s’en saisir.
3- Des mythes tenaces à déconstruire
Est profondément ancrée dans notre société la croyance que c’est la croissance économique qui mène au progrès social qui à son tour conduit à la paix civile ; plus de richesses produites conduisent à de meilleures conditions de vie pour tous et cela amène à limiter les revendications de ceux qui ont moins car ils tirent aussi profit de la croissance.
D’où l’appétence toujours vive pour une forte croissance et une explication au fait que dans l’arbitrage économie-environnement c’est souvent (toujours ?) l’économie qui gagne.
Nous voyons (trop souvent) la croissance comme le seul moyen de nous tirer d’affaire en oubliant les destructions qu’elle cause. Le débat à mener est sur la relation nécessairement polémique entre maintien des conditions d’habitabilité et système de production.
Un autre mythe est celui d’une technologie qui nous sauverait. La foi aveugle en le génie humain omet de considérer qu’il faut des décennies, voire plus pour la mise en œuvre de techniques éventuellement salvatrices et qu’elles ne sauraient constituer l’unique solution, tandis que l’on conserverait les mêmes modes de production et de consommation.
Enfin, il demeure une croyance en une capacité auto régénératrice et auto réorganisatrice de l’écosystème naturel qui lui permet de s’autoréguler en retrouvant l’équilibre bousculé par les dommages infligés par les systèmes industriels. Elle oublie les coûts importants de l’adaptation des systèmes et l’atteinte de nouvelles situations d’équilibre se paie cher en matière de souffrances humaines.
Pourtant, le savoir sur les dommages infligés à la planète (par sa surexploitation) ainsi que sur les conséquences sociales (dégradation des conditions de vie et migrations climatiques) est pourtant largement diffusé et accessible.
Mais ça ne percole pas ! Le savoir ne suffit pas, la croyance doit prendre le relais. Plus précisément, c’est l’invention d’un nouveau récit qui doit permettre de faire naître d’autres attentes et d’autres modes de consommation et de production.
Il est dans notre mission, au sein de Vectis, de produire ce nouveau récit qui lie, qui tricote les valeurs humanistes et de solidarité à la vivabilité de notre planète. Nous voulons en être les faiseurs et les porteurs.
4- Un nécessaire changement de paradigme
Depuis la Genèse où l’on peut lire : « …remplissez la terre et soumettez là, ayez autorité sur les poissons de la mer et sur les oiseaux des cieux, sur tout vivant qui remue sur la terre » en passant par Descartes qui nous invite à « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature », la pensée humaine ou divine a opposé le monde animal au monde humain. Elle a affirmé la prééminence de l’homme sur les autres espèces. Cette idée porte en elle tout le processus de développement du monde économiste, marchand et dominateur de notre culture.
Cette vision est aujourd’hui notoirement limitative et l’équilibre dans nos sociétés humaines est conditionné par une approche plus large. Nous devons porter un regard sur tous les autres organismes que nous ne voyions jusqu’ici que comme des proies ou des commodités disponibles. Nous devons saisir l’importance de la diversité des organismes. La science (qui nous éclaire dans notre cheminement raisonné) nous apprend que tous ces organismes interagissent.
Edgar Morin souligne que, depuis les années 70, a émergé (pas encore suffisamment) la compréhension du lien ombilical qui existe entre nous et la nature qu’il appelle la conscience écologique.
Il nous faut adopter un paradigme différent, un humanisme élargi à l’ensemble du vivant
En tant qu’humains responsables, nous sommes habitués à douter, à remettre en cause nos certitudes et nos cadres de réflexion ; nos logiciels.
Si on voit toujours le monde de la même façon depuis longtemps, on a peut-être loupé quelque chose
Construisons ce nouveau paradigme.
5- L’impossible (?) projet politique écologiste
On peut légitimement s’étonner qu’en dépit des catastrophes annoncées, que malgré les consensus scientifiques qui ont émergé, que nonobstant les conséquences concrètes du dérèglement climatique, il ne se soit trouvé aucune force politique suffisamment mobilisatrice pour faire avancer la cause écologique.
Plus profondément, l’écologie peut-elle définir l’horizon politique comme l’ont fait à d’autres époques le libéralisme, le ou les socialismes, le néo libéralisme, et aujourd’hui les partis illibéraux dont le poids ne fait que croître ? Il faut de la politique pour changer les choses !
Au siècle dernier, les valeurs mobilisatrices étaient celles de l’émancipation, de la liberté et de la prospérité. Du coup, le développement de la production est porteur de promesses de richesse et de liberté. La préoccupation écologique apparaît alors comme profondément réactionnaire et antiprogressiste et passablement ennuyeuse
Le sujet du maintien des conditions d’habitabilité de la planète n’est pas associé à quoi que ce soit d’enthousiasmant
Cela interroge la notion de démocratie : n’est-il pas dans l’essence de la démocratie d’administrer notre milieu pour qu’il demeure habitable ?
Alors, à la question « l’écologie peut-elle définir l’horizon politique ? » la réponse est qu’il va falloir du temps.
Bruno Latour disait « L’un des problèmes de l’écologie est qu’elle ennuie ou qu’elle prêche », ajoutant que, « imprégnée de moralisme elle ne peut pas mobiliser ».
On n’a pas besoin de cela.
L’anticapitalisme est-il la solution ? On peut incriminer à juste titre le capitalisme et son caractère prédateur dans cette affaire.
Mais s’il faut, pour sauver la planète, rompre en deux décennies avec un système établi depuis cinq siècles, autant dire que la bataille est perdue d’avance. De plus, on peut se rappeler que le socialisme réel a été extrêmement productiviste aussi.
Il y a une notion, un concept, une valeur qui nous est chère c’est celle de solidarité qui doit être au cœur de la réflexion d’un nouvel idéal politique.
En guise de conclusion
Les préoccupations environnementales (climat, biodiversité, pollution…) mobilisent des questions morales, politiques, économiques, esthétiques (la beauté sauvera le monde nous dit Dostoïevski et peut-être la planète) et nous imposent d’exercer notre fraternité à l’endroit des générations futures avec la même force que la solidarité avec nos contemporains.
Il faut bien sûr intégrer que les plus précaires sont ceux qui subiront et subissent déjà les coûts les plus élevés des désordres environnementaux.
Les enquêtes d’opinion sur le niveau de préoccupation des Français vis-à-vis du dérèglement climatique nous montrent que ce sont les plus jeunes qui se sentent les plus concernés.
D’autant qu’ils ont raison.
J’engage celui ou celle qui lit ces pages à tourner ses réflexions vers un nouveau récit qui puisse servir de boussole dans une société en proie à l’urgence climatique (et en général environnementale) qui puisse définir un avenir désirable : un projet politique (au sens le plus noble), écologique et social qui prend en compte un futur viable du vivant.
Enfin, mettons nous à la place de nos successeurs sur cette terre, dans 50 ans, 100 ans, que diront-ils de nous ?
Jean-Marc Dizel
[1] https://www.edf.fr/groupe-edf/observatoire-international-climat-et-opinions-publiques
[2] In « Greenbacklash Qui veut la peau de l’écologie ? » Sous la direction de Laure Teulières, Steve Hagimont , Jean-Michel Hupé Seuil 2025
[3] Le bug humain, Sébastien Bohler 2019
[4] https://www.letemps.ch/societe/face-changement-climatique-cerveau-estil-pire-ennemi?srsltid=AfmBOorVGlp54xCaOq6TNy-DL2lBrsgDzRJeTmzSsuMnAJt4Uazf5-hT
[5] https://politiqueinternationale.com/revue/n162-investissement-responsable-lessor/dossier-special/finance-et-risque-climatique-la-tragedie-des-horizons
[6] La liberté, pour quoi faire ? Folio 1995