Disons-le d’entrée de jeu et sans détours : les liens entre humanisme et écologie… ou plutôt les relations entre humanistes et écologistes ne vont pas de soi. Au cours d’une discussion franche, très vite des critiques réciproques assez vives peuvent fuser et le débat dégénérer.
Débat ou pugilat ?
En effet, des écologistes peuvent légitimement reprocher à l’humanité d’être anthropocentrique, d’exploiter la nature, d’être la cause du réchauffement climatique, de l’amorce de la 6ème extinction massive de la biodiversité, de la pollution de l’air, de l’eau et des sols… et tout cela au nom du bien-être de l’humanité ! Ces écologistes peuvent dénoncer l’anthropocentrisme mais aussi la révolution industrielle, la croissance, le progrès…
Très vite certains humanistes vont s’agacer voire s’énerver face à cette contestation massive de l’action de l’humanité et de ses valeurs humanistes de progrès et d’émancipation : le sort de ceux qui ont pu profiter du progrès technique ne s’est-il pas amélioré par rapport à ceux qui vivaient au moyen-âge ou avant la révolution néolithique ? Ne doit-on pas, au contraire, espérer que les plus pauvres accèdent à la richesse des plus aisés ? Et à eux aussi, ces humanistes, d’entrer dans la polémique en traitant les écologistes de doux rêveurs, d’idolâtres de la nature, d’être contre l’avortement puisque protecteurs du vivant, de donner plus d’importance aux plantes, aux animaux ou aux rivières qu’aux hommes : d’abord nourrir les africains grâce à l’agriculture plutôt que de protéger leur forêt du déboisement !
Il serait ainsi possible de multiplier les arguments des uns contre les autres, de faire monter la tension et de créer un pugilat général jusqu’à interdire toute réconciliation et toute possibilité de consensus intellectuel sur la vision du monde.
La guerre ou la paix ?
Mais au-delà du débat idéologique, la réalité matérielle des rapports humanité / nature est dramatiquement préoccupante. Certains n’évoquent-ils pas, non sans raison, l’idée d’un conflit virulent, d’une situation de guerre entre l’humanité et le reste de la nature ? Sans doute l’humanité, les humanistes se sont-ils jetés dans la promotion de la révolution industrielle avec beaucoup, beaucoup de candeur et de naïveté ! Fils et filles des Lumières du XVIIIe siècle, nous avons très vite vu les avantages matériels que nous pouvions tirer de la science et de la technologie ! Huit milliards d’humains en vie simultanément, des humains vivant de plus en plus vieux parce que mieux nourris[1] et mieux soignés grâce à l’agriculture et la médecine, ce n’est pas rien ! Mais nous n’avons pas vu la brutalité du système que nous mettions en place, ses effets secondaires de plus en plus dramatiquement dévastateurs au fil de la croissance économique mondiale. Oui beaucoup d’espèces voient au contraire, leur population diminuer. Oui certaines espèces sont en déclin quand d’autres ont déjà disparu. Oui la chaleur sur terre augmente à cause de notre modèle économique au point que la terre devienne de moins en moins vivable pour des plantes, des arbres, des animaux mais aussi pour nous !
Jusque dans les années 1960, il était possible d’être aveugle mais plus aujourd’hui ! L’écologie scientifique est là, les écologues sont là qui nous alertent, qui nous alimentent en faits. Et depuis quelques années, la mutation de notre environnement naturel devient même palpable par chacun d’entre nous, partout sur terre : inondations, sécheresses, canicules, mégafeux, glaciers qui fondent, mers qui montent. La nature nous rend coup pour coup aux agressions que nous lui faisons subir ; elle, elle n’a pas vraiment le choix. C’est une forme de guerre hybride où comme le disent les Soulèvements de la Terre, certains de nos projets deviennent de véritables armes à désarmer. Une mégabassine peut être une arme par l’assèchement qu’elle provoque autour d’elle, par l’accaparement de l’eau qui en résulte. Une autoroute est comme un fil de fer barbelé ou une enceinte qui partage un territoire, qui crée deux mondes séparés par un no-nature-land. Combien de grands projets inutiles et imposés (GPII) déjà réalisés ou encore dans la tête de décideurs bien ou mal intentionnés ? Le temps n’est plus à l’aménagement de la nature, est venu celui de la nature à ménager ! Belle formule.
Reconnaissons-le, si l’humanité peut être charmante, elle est aussi souvent très pénible, en conflit perpétuel avec elle-même – les riches contre les pauvres, les hommes contre les femmes, les racistes contre les racisés, les Russes contre les Ukrainiens… – ou avec son environnement naturel. Continuellement elle progresse mais si doucement ! En tout cas, l’intensité de la guerre contre la nature ne fait qu’augmenter avec la croissance tant que nous n’aurons pas mis en place un modèle économique alternatif[2]. Oui, il y a des guerres ici et là sur le globe mais la guerre contre la nature est maintenant là et partout.
Pas un humanisme mais des humanismes !
L’humanisme est une philosophie parmi d’autres mais surtout l’humanisme est multiforme.
Déjà, il a bien évolué dans le temps ; depuis le philosophe grec Protagoras[3] et sa fameuse maxime : « l’homme est la mesure de toute chose », une formule à bien méditer à l’aune de notre époque anti-nature ! Ensuite il y eut la Renaissance, le siècle des Lumières, la Révolution française, 1948, année de la déclaration universelle des droits de l’Homme. Ainsi, le projet humaniste s’est structuré, amélioré, développé.
Sartre dans sa conférence sur « l’existentialisme est un humanisme »[4] avance aussi l’idée d’une pluralité d’humanismes. Lui préconise un humanisme engagé pour l’amélioration du monde, pour l’émancipation de l’humanité. Il perçoit bien l’ambiguïté des humains. « L’enfer, c’est les autres »[5]. Mais c’est qui « les autres » ? Les autres humains, les autres vivants ? Et comment dépasser ce funeste constat ? Sartre incarne lui-même cet Homme engagé[6]. Mais à côté de cet humanisme d’engagement sociétal, il est possible d’identifier un humanisme personnel purement idéologique détaché de toute implication ou action concrète et collective. Le fondement de cet humanisme est la bonne conscience individuelle : se sentir personnellement, moralement bien parce que pénétré d’idées généreuses de justice et de liberté dans un positionnement seulement abstrait, théorique. Se créer son espace de confort mental !
Par ailleurs, historiquement, l’humanisme a marqué une étape importante au moment XVIIIe siècle lorsqu’il a mis à bas la théocratie tant au niveau philosophique avec athéisme que sur le plan politique avec la République et la démocratie. Mais la révolution humaniste n’a été alors que partielle et autocentrée. En effet, dégagé de la relation au surnaturel, l’humanisme s’est concentré sur le rapport à soi-même et aux autres… humains. Mais une science née au milieu du XIXe siècle, l’écologie[7], est venue bousculer l’humanisme issu des Lumières du XVIIIe siècle.
L’humanisme et l’écologie étaient faits pour se rencontrer pour s’influencer et se renforcer l’un et l’autre car si ces deux branches de l’intelligence humaine agissent dans deux domaines respectifs bien différents – la philosophie et la science – toutes les deux ont la même raison d’être : l’étude des relations, des interactions, des boucles de rétroactions… Les philosophes humanistes parleront de bienveillance et de justice, les scientifiques d’écosystème avec l’écologie. Comme d’ailleurs, on parle de géographie humaine spécialité de la géographie, il est possible d’évoquer l’écologie humaine pour l’étude scientifique plus précise des relations entre l’humanité et tout le reste du vivant !
Les Lumières du XXIe siècle, l’humanisme 2.0 ou l’humanisme augmenté H+
Avec la révolution industrielle, l’idée de transformer le monde et donc l’environnement naturel au nom de l’émancipation de l’humanité a pris sens. Rappelons-nous la 11e thèse de K. Marx sur le Philosophe L. Feuerbach[8] qui reflète bien l’esprit du XIXe siècle : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c’est de le transformer. ». A côté du socialisme, d’autres courants d’essence humaniste autour de Saint-Simon et d’Auguste Comte [9] en particulier, illustrent cette période très créative pour la philosophie et l’évolution de la vie concrète des gens. Néanmoins, aujourd’hui c’est une nouvelle étape qu’il s’agit de franchir, celle d’un humanisme non plus anthropocentré sur l’humanité mais ouvert, étendu aux relations des humains, de l’humanité à son environnement naturel. Transformer le monde, émanciper l’humanité, certes, mais en respectant les grands équilibres naturels et les limites planétaires[10].
Ce nouvel humanisme augmenté aux rapports de l’humanité à son environnement naturel dans une relation de bienveillance, d’intérêt mutuel et surtout fondé sur la reconnaissance par l’humanité que, si elle veut avoir un avenir serein, il est indispensable que la nature environnante soit elle-même saine[11], que la terre continue à être viable et habitable[12]. Pour survivre l’humanité a besoin d’un certain cadre biologique déterminé. Si les conditions biologiques à la vie humaine ne sont plus réunies, l’humanité disparaîtra. On peut rêver avec le businessman Elon Musk d’une planète bis mais celle-ci, eu égard à nos connaissances actuelles, n’existe pas dans l’univers. Et qui rêve de vivre dans un vaisseau spatial jusqu’à sa mort ou pire en immortel.
Les religions nous préconisaient l’immortalité par la résurrection ou la réincarnation. L’humanisme et l’écologie mettent définitivement à bas la Genèse[13] : coupée la relation au surnaturelle et fin de la domination autocratique de l’humanité sur le reste du vivant.
Aujourd’hui, le surnaturel est supplanté par l’immatériel, le numérique, les réseaux sociaux, l’intelligence artificielle. Dieu est bien à la peine face aux businessmen, aux influenceurs et à la « tech ». Les intégristes, les islamistes ou tout autre légionnaire du christ tentent bien de maintenir la religion en vie mais à quel prix. Les humanistes fondamentalement laïques tentent en tout cas de pacifier les relations entre humains de convictions différentes en reconnaissant que la vérité ou plutôt même, les vérités sont bien difficiles à identifier.
Constatons aussi ensemble que l’industrie de l’immatériel a trouvé un prolongement philosophique à travers le transhumanisme. Le transhumanisme est-il un nouvel humanisme ? Comme pour la religion, à chacun de se faire son opinion, en tout cas pour l’auteur de ces lignes, il n’en est rien. Le transhumanisme rejoint l’espérance religieuse dans l’immortalité[14], il voue une idolâtrie sans réserve à La technologie comme hier d’autres au veau d’or et une ignorance crasse de la nature. Et quand le transhumanisme s’intéresse à cette dernière, ce n’est même plus pour la réparer mais pour la remplacer ! Encore de nouveaux démiurges, encore l’univers des fantasmes, la fabrique de l’ignorance ! Encore un pied de nez à la théorie de l’évolution, à la raison.
Bref, l’homme h+, bof mais l’humanisme H+, volontiers.
Voilà tracé à très grandes lignes un nouveau récit de notre histoire. Semble-t-il plus réaliste et porteur d’espoir, de progrès, d’émancipation que les précédents ? A chacun d’y répondre, de le corriger, de l’améliorer. A nous d’écrire ensemble si possible la suite de cette fabuleuse histoire de l’humanité ! Voilà une petite pierre polie pour contribuer à la refondation d’un projet républicain pour la France à partir de 2027 !
Philippe Marguerit
[1] Bien sûr cette affirmation brutale peut être contestable mais reconnaissons : presque plus de disettes et de famines dans le monde
[2] Le modèle alternatif existe qui met au placard les technologies obsolètes, qui promeut une économie circulaire de la fonctionnalité…
[3] Philosophe grec du Ve siècle avant l’ère commune classé parmi les sophistes
[4] « L’existentialisme est un humanisme » de Jean-Paul Sartre, Gallimard Poche, écrit en 1946
[5] « L’enfer, c’est les autres », extrait de la pièce de théâtre « Huis clos » par Jean-Paul Sartre, écrite en 1943
[6] Sartre fut proche des maoïstes dans les années 1970 et co-créateur du journal Libération
[7] Ecologie : terme dont la création en 1866 est attribuée à Ernst Haeckel (1834 -1919), biologiste darwiniste.
[8] Thèses écrites en 1845 par le philosophe et politicien Karl Marx (1918-1983) sur Ludvig Feuerbach ‘1804-1872), philosophe hégélien de gauche matérialiste.
[9] Saint-Simon (1760-1825), philosophe et économiste fondateur du Saint-simonisme, Auguste Comte (1798-1857), philosophe et sociologue fondateur du positivisme.
[10] Neuf limites planétaires ont été définies par la communauté scientifique dont 7 seraient aujourd’hui dépassées.
[11] C’est le concept de « one health » portée par l’ONU actuellement.
[12] Voir le dernier ouvrage dans lequel Baptiste Morizot est co-auteur « Liberté, dignité, habitabilité » (Tract, Gallimard) 04/2026.
[13] Il faut lire le début du livre 1er de la Genèse dans la Bible, une vision formidablement déiste et anthropocentrique de l’humanité. La 1ère version de la création du monde relatée est extraordinaire de limpidité.
[14] « La Mort de la mort » par laurent Alexandre, Jean-Claude Lattès, 2011. L’auteur est l’un des représentants du mouvement transhumaniste en France.