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Les catastrophes naturelles : une violence climatique genrée

Image par creativecanvasshop

Il ne s’agit pas ici d’un discours militant, ni d’une prise de position féministe. L’objectif est simple : exposer des faits, partager des chiffres, et proposer une réflexion

Le terme « catastrophes naturelles » englobe ici les sécheresses, les cyclones, les ouragans, les inondations, mais aussi les séismes ou les éruptions volcaniques et leurs conséquences.

Nous savons aujourd’hui que ces événements extrêmes sont de plus en plus fréquents et violents. 
Nous savons aussi que, à terme, personne ne sera totalement épargné.

Certaines populations sont déjà en première ligne, notamment dans des régions déjà fragilisées, dans des contextes de pauvreté, de guerre, ou dans des situations géographiques qui rendent les accès difficiles.

Le volcanologue Haroun Tazieff définissait une catastrophe comme : un événement qui dépasse les capacités de réponse d’une société.

Mais il n’ajoutait pas ceci : … et ce sont le plus souvent les femmes et les enfants qui en paient le tribut le plus lourd.

Notre question est donc la suivante :
En quoi la crise climatique renforce-t-elle les inégalités de genre, en exposant davantage les femmes à des vulnérabilités physiques, économiques, sociales et domestiques ?

  1. Les faits

Les chiffres sont sans appel.

En 1991, au Bangladesh, un cyclone suivi d’inondations fait 140 000 morts.

126 000 d’entre ces morts sont des femmes et des jeunes filles, c’est-à-dire 90%.

En 2004, le tsunami de l’océan Indien provoque 220 000 morts. 160 000 personnes doivent être déplacées.
Dans certaines régions, comme Aceh en Indonésie, les deux tiers des victimes sont des femmes et des enfants. (source OXFAM)

En 2010, au Pakistan, les inondations touchent 1,8 million de personnes : 70 % sont des femmes et des enfants. (UNICEF)

En 1995, au Japon, lors du séisme de Kobe, la mortalité féminine est 50 % plus élevée que celle des hommes.

Au Myanmar, en 2008, le cyclone Nargis fait 61 % de victimes féminines.
En Inde et au Sri Lanka, le déséquilibre est similaire.

Alors, une question se pose : la nature s’acharne-t-elle sur les femmes ?

Évidemment non. Il serait absurde de penser que le simple fait d’être une femme réduit les chances de survie.

Et pourtant, cette inégalité est bien réelle. Et elle est constante. (Sherazade Zaiter. Juriste en droit international des affaires et DD)

Des chercheurs ont étudié plus de 200 catastrophes dans 141 pays. (Eric Neumayer et Thomas Plumper)
Leur conclusion est claire : les catastrophes naturelles tuent, en moyenne, plus de femmes que d’hommes.
Et lorsque ce n’est pas le cas, les femmes meurent plus jeunes.

On pourrait croire que cela ne concerne que les pays pauvres.
Mais même dans des pays riches : lors de l’ouragan Katrina aux États-Unis, les femmes sont proportionnellement plus touchées.

Les données restent pourtant difficiles à obtenir. Peu de littérature à ce sujet, peu de reportages, peu d’articles de presse.
On parle de « victimes », sans distinction. Un mot neutre… qui masque des réalités inégales.

Les organisations internationales pourtant le confirment :
les catastrophes ne créent pas les inégalités, elles les révèlent et les amplifient.

Et lorsque plusieurs facteurs de vulnérabilité se cumulent — pauvreté, genre, origine — le risque peut être jusqu’à 14 fois plus élevé.

II. Pourquoi les femmes sont-elles plus touchées ?

Plusieurs raisons expliquent cette réalité.

Les inégalités structurelles

– D’abord, l’accès à l’information.
Dans certaines régions : pas d’électricité, pas d’internet, peu d’éducation.

– Ensuite, la mobilité.
Pas de voiture, peu de transports, parfois même l’interdiction de se déplacer seules.

Courir, grimper, nager ? difficile, voire impossible.

– Et puis, les responsabilités :
Les enfants, les personnes âgées, le bétail… autant de charges qui ralentissent ou empêchent la fuite.

À cela s’ajoute un constat global :
jusqu’à 80 % des personnes déplacées dans le monde sont des femmes. (ONU)

Et les hommes ?
Ils sont souvent absents : au travail, en migration, enrôlés, ou parfois déjà enfuis.
Plus mobiles, mieux informés, mieux éduqués, ils ont aussi de meilleures possibilités de secours.

 Le contexte socio-économique

Dans de nombreuses sociétés, les femmes gèrent les ressources essentielles : l’eau, la nourriture, le bois.

Mais paradoxalement, elles sont exclues des décisions.

Elles représentent 70 % des personnes vivant sous le seuil de pauvreté. (ONU)
Elles possèdent moins de 15 % des terres agricoles.

Sans ressources, sans crédit, leur marge de manœuvre est extrêmement limitée.

Selon la FAO, (Organisation pour l’Alimentation et l’Agriculture) cependant, si les femmes avaient les mêmes moyens que les hommes, la production agricole mondiale pourrait significativement augmenter.

  1. Après la catastrophe : les violences en tout genre

La reconstruction

La situation ne s’améliore pas, au contraire.

Les catastrophes aggravent tout : elles détruisent les moyens de subsistance, épuisent les corps, fragilisent les équilibres.

Et la précarité s’installe durablement. La reconstruction est parfois empêtrée dans des erreurs, de la corruption et ce qui s’appelle le capitalisme du désastre.

Qu’est ce capitalisme ? Après une catastrophe naturelle, climatique ou autre, les fonds affluent. Que ce soient des dons internationaux par des ONG ou des particuliers, que ce soit dans le meilleur des cas une aide de l’état, l’argent arrive. Pas tout l’argent donné, pas toujours vers ceux qui en ont le plus besoin, mais la compassion et la générosité se mettent en œuvre.

Se mettent en œuvre aussi les entreprises de reconstruction : les bulldozers sont en route, les loups et les requins aussi. Les contrats sont signés, les prix flambent, la main d’œuvre est sur place, souvent désespérée, prête à accepter un salaire dérisoire pour redonner un toit aux villageois, reconstruire une école, une route, un pont

Les déplacées

Les femmes déplacées sont particulièrement exposées aux violences.
Sur certaines routes migratoires, une immense majorité d’entre elles subissent des violences sexuelles.

Leur corps devient une monnaie d’échange pour survivre. (Rapports de l’UNHCR, de l’Organisation Internationale des Migrations, du Centre des Migrations Mixtes).

90% des migrantes sont victimes de viols – pour une traversée, un abri, un verre d’eau…

Cette lutte trouve une résonance particulière avec la détérioration de l’environnement. Le Dr Denis Mukwege (médecin congolais, prix Nobel de la Paix) porte ce combat avec d’autres.

Celles qui restent sur place 

Celles-ci voient leur vie se compliquer, à travers le monde des millions de femmes portent ce poids des dégradations environnementales.

En Afrique subsaharienne les femmes sont à 71% chargées des collectes d’eau. Chaque sécheresse augmente les distances à parcourir, et par conséquent les risques (enlèvement, viol, torture).

Ces distances réduisent le temps que les femmes pourraient consacrer à des activités génératrices de revenus.

Ces contraintes entravent l’accès des filles à l’éducation : et par tradition, une des solutions reste le mariage arrangé ! mot magique et propre pour ne pas dire vente de la petite à l’homme qui paiera le meilleur prix.

À tout cela s’ajoute un vide juridique majeur :
les réfugiés climatiques ne sont pas reconnus comme tels par le droit international.

Ils restent invisibles, malgré leur vulnérabilité croissante.

Il existe un écart entre la centralité des enjeux climatiques dans les discours et l’absence de reconnaissance formelle des déplacés environnementaux dans les instruments juridiques existants, qu’il s’agisse de la Convention de Genève ou des dispositifs européens.

Ce vide se double d’une politique qui privilégie le contrôle des frontières au détriment de la prévention des catastrophes et de l’accueil digne des personnes contraintes de partir.

Et une fois encore, les femmes se retrouvent au croisement de toutes les fragilités :
climatiques, sociales, économiques et sécuritaires.

Toutes ces considérations convergent :

Le combat pour la dignité des femmes et contre les inégalités de genre est une affaire collective.

IV. Les femmes, co-actrices du changement

Malgré tout, elles ne sont pas seulement victimes : bien au contraire, nous pouvons constater que partout dans le monde, des femmes s’engagent.

Des scientifiques, des militantes, des activistes.

Vandana Shiva, en Inde. En lutte contre les OGM et en faveur de la souveraineté alimentaire, elle dirige la fondation pour la science, les technologies et les ressources naturelles.

Wangari Maatai, au Kenya, fonde le Green Belt mouvement avec des femmes : résultat 50 millions d’arbres plantés, lutte contre les promoteurs immobiliers et le gouvernement kenyan corrompu, lutte contre la déforestation de son pays. Biologiste, professeur d’anatomie en médecine vétérinaire, écologiste politique, elle est lauréate du Prix Nobel de la paix pour sa contribution en faveur du développement durable, de la démocratie et de la paix.

Carolyn Merchant, Greta Thunberg, Jane Goodall, Diane Fossey, et bien sûr Rachel Carson… toutes ces femmes, politique, philosophe, historienne, scientifique ou activiste… elles luttent pour la biodiversité, l’agriculture durable, contre la déforestation, dénoncent l’exploitation de la nature et parallèlement celle des femmes, 2 formes de domination liée au patriarcat et au capitalisme.

(ONG Plan International. Jusqu’à l’égalité. Mission : protéger les droits des enfants, plus particulièrement des filles)

Lors de la COP 27 des femmes leaders du monde entier ont présenté des plans d’actions concrets intégrant l’égalité de genre aux stratégies climatiques : protéger l’environnement et défendre les droits des femmes sont INDISSOCIABLES.

Depuis les années 1970, un courant relie écologie et condition féminine : l’écoféminisme. Ces femmes montrent qu’un autre modèle est possible.

Et les résultats sont là : lorsque les femmes participent aux décisions environnementales, les politiques sont plus efficaces et plus durables.

Conclusion

La place des femmes dans la relation entre humanité et environnement est à la fois historique, symbolique et politique.

On ne peut pas construire un projet de société en ignorant la moitié de l’humanité.

Aujourd’hui encore, les femmes sont souvent invisibilisées.
Mais elles sont aussi au cœur des solutions.

Les reconnaître, c’est réparer une injustice : l’injustice climatique est plurielle, nous n’en avons abordé qu’une petite partie. La suite pourra faire l’objet d’autres recherches, d’autres études et réflexions.
Les connaître et les reconnaître, c’est aussi ouvrir la voie à un modèle plus juste, plus durable, et plus inclusif.

Brigitte Albertus


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