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TotalEnergies, c’est du super ou accusé levez-vous ?

Photo de Serinus

Depuis le déclenchement de la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran, les prix du carburant en France ont fortement augmenté, impactant durement les ménages, les professionnels et l’économie nationale. Malgré une baisse de la consommation, le risque de pénuries demeure, d’autant que la production mondiale chute et que le déstockage ne pourra pas compenser indéfiniment. Face à l’inflation et à la tension sur les marchés, TotalEnergies a décidé de plafonner temporairement ses prix, mais cette mesure, à visée surtout médiatique, ne règle pas les inégalités ni la précarité croissante liée à la hausse des coûts énergétiques. Vers un autre modèle plus humain, plus humaniste ?

Les prix des hydrocarbures flambent ! Normal, c’est la guerre !? Non !

Les faits sont là à la fois têtus et palpables par chacun d’entre nous : le prix de l’essence et surtout du gas-oil a sacrément bondi depuis le 28 février 2026, date de la guerre déclenchée par les Etats-Unis et Israël contre l’Iran. Ainsi, depuis le début de l’année, le prix du SP 95 a augmenté de 20% et celui du gas-oil de 36%[1]. Heureusement, la période de chauffage des logements, bureaux et usines est passée… dans l’hémisphère nord. Mais si la crise perdure, il faudra bien finir par recharger les cuves de mazout ou de gaz, ce qui est généralement fait pendant l’été !

Certains utilisateurs de leurs moyens de transport sont particulièrement impactés, les agriculteurs, les pêcheurs, les transporteurs routiers mais aussi d’autres professions comme les aides à domicile, les auto-écoles, les infirmières libérales, les chauffeurs de taxis… Il faut en outre penser à toutes ces familles installées en zones péri-urbaines qui ne peuvent rien faire sans prendre leur voiture… et souvent ce ne sont pas les plus à l’aise financièrement car certaines d’entre elles se sont très endettées pour acquérir leur résidence principale. Cette hausse pèse lourd dans le portefeuille des Français et ils ont commencé depuis mi-avril à réduire leur consommation de produits pétroliers[2]. Mais le pire est encore à venir.

Toutefois, malgré la baisse de la consommation, des pénuries d’hydrocarbure risquent de se produire si la guerre se prolonge car il ne va plus être possible de compenser la baisse de la production mondiale par du déstockage[3].

Par ailleurs, deux autres phénomènes vont encore pousser à la hausse des prix. Tout d’abord, l’évolution des prix à la pompe en France, ne reflète encore que partiellement, la hausse du baril de Brent brut : +71% depuis le début de l’année ! Ensuite, les entreprises n’ont pas encore toutes répercuté l’augmentation de leur coût de production liée au prix des hydrocarbures, c’est particulièrement vrai au niveau des produits réglementés issus de l’industrie agro-alimentaire.

L’inflation, un fléau mais pas pour tout le monde

L’inflation représente un énorme prélèvement sur les revenus des particuliers, des ménages tant que celle-ci n’est pas compensée par une hausse des salaires. Pour tous les pauvres et les gens à revenus modestes, c’est une catastrophe qui va impliquer des arbitrages de plus en plus délicats et douloureux. Jusqu’à devenir intolérables et déclencher un nouveau mouvement spontané comme à partir du 17/11/2018 avec les gilets jaunes[4] ? Jusqu’à casser la croissance et entraîner une vague de dépôts de bilan, de fermetures d’entreprises et de chômage ? A voir.

Par ailleurs, lorsqu’un mouvement inflationniste se déclenche par une hausse réelle des coûts, certains entrepreneurs en profitent pour augmenter leur marge… et ainsi, l’enrichissement de quelques-uns se fait, une fois de plus, sur le dos de multiples consommateurs !

Mais n’est-on pas déjà dans cette logique de marge ? En effet, les coûts de production et de transformation des hydrocarbures n’ont pas encore augmenté à ce jour et pourtant les prix de vente de ces derniers se sont accrus. Pourquoi ? A cause de la fameuse loi du marché, de l’offre et de la demande. La production des pays de l’OPEP a diminué de 30% depuis le début de la guerre contre l’Iran créant une tension sur le marché. Alors, certains profiteurs de guerre – c’est bien ainsi qu’il faut les appeler – en ont profité pour augmenter leurs prix de vente, assurés qu’ils étaient de trouver des acquéreurs sur un marché devenu tendu ! Dès lors une idée a émergé : la puissance publique ne pourrait-elle pas bloquer les prix de vente ? Cela paraît logique puisque ces hausses ne sont pas fondées ! Mais malheureusement, ce n’est pas si facile à faire. Si un pays seul comme la France se lance dans cette politique, les commerçants de carburant ne vont-ils pas déserter la France au profit d’autres pays ? En outre, les vendeurs d’essence ne sont pas tous dans la même situation : les grandes surfaces qui vendaient du carburant à prix cassé, l’achètent elles-mêmes à des producteurs-distributeurs comme Total qui maîtrisent eux toute la chaîne de la production à la distribution en passant par le raffinement. Tout dépend donc du prix vendu par Total et ses alter égos[5] aux simples distributeurs[6].

Mais formidable, TotalEnergies a décidé de sa propre initiative de limiter le prix des carburants dans les stations de son réseau[7]. Souci d’équité et de générosité, souci du sort des ménages français ? Pas vraiment. Trois raisons ont pu pousser Total à cette initiative :

  • C’est un très bon coup de pub, les Français se précipitent dans les stations Total et désertent ses concurrents ! C’est aussi excellent pour l’image populaire du groupe !
  • C’est en outre une petite revanche sur les grandes surfaces commerçantes qui n’hésitent pas à faire ordinairement du prix du carburant, un prix d’appel pour aller dans leur magasin. L’affichage obligatoire des prix des carburants est un extraordinaire panneau publicitaire !
  • Total a voulu anticiper et par là même limiter un effort que les pouvoirs publics lui auraient de toute façon demandé et éviter en particulier un nouvel impôt exceptionnel sur son bénéfice qui, fin 2026, devrait être une nouvelle fois colossal. N’est-ce d’ailleurs pas déjà le cas ?

Le groupe TotalEnergies n’a-t-il pas enregistré un bénéfice net de près de 6 milliards de dollars au premier trimestre 2026[8], soit 51 % de plus qu’il y a un an ! Un superprofit de 1,4 milliards $ de plus en un mois ! En fait, derrière cette explication douçâtre de Total mettant en avant sa « capacité à capturer la hausse des prix », il y a une opération beaucoup moins glorieuse : Total sentant venir la hausse des prix du pétrole en a acheté en masse sur le marché au prix normal dans l’espoir de pouvoir le revendre au prix fort par la suite ! Bingo ! Une simple opération de « trading » comme ils disent, expression reprise en cœur par de nombreux économistes et analystes : un banal acte spéculatif comme notre système économique le permet ! Ainsi Total a versé à ses actionnaires un acompte sur dividende en hausse grâce à l’argent ponctionné auprès des automobilistes ! L’opération blocage des prix à la pompe – mais à niveau élevé tout de même – visait par un petit geste et un vrai coup de pub, à camoufler les méga bénéfices de Total. CQFD !

Accusé levez-vous !

Accusé Total et vous toutes les majors des hydrocarbures, vous êtes accusés d’être des « profiteurs de guerre » dont les victimes sont les simples citoyens du monde entier consommateurs contraints d’essence, de gas-oil… !

Mais Total ne s’arrête pas là ! La révolte gronde en France et ailleurs. Le gouvernement est intimé de prendre des décisions pour freiner ou compenser cette hausse des carburants. Sauf que l’Etat est reconnu pauvre[9] sinon en faillite[10], donc finie la politique du « quoi qu’il en coûte », donc pas de chèque généralisé à tous et pas non plus de blocage des prix. Mais le gouvernement ne s’interdit pas de réagir quand il le jugera utile. Ainsi le premier ministre, Sébastien Lecornu, de déclarer : « S’il y a des résultats exceptionnels, ça pose la question d’une redistribution qui pourrait être, à dues proportions ou pas, exceptionnelle. C’est un débat politique qui est assez noble. » et TotalEnergies de répliquer prosaïquement par l’intermédiaire de son PDG, Patrick Pouyanné[11] : « c’est simple si le gouvernement, et je respecterai la loi, c’est la démocratie, décide de taxer les raffineries, il a droit de le faire. Bien évidemment, la politique de plafonnement, c’est lui qui devra l’appliquer lui-même aux français mais ce ne sera plus TotalEnergies. ». De plus, au-delà, des échanges publics, il y a les non-dits que tous les politiques ont en tête : le transfert complet et définitif de la cotation en bourse de TotalEnergies de Paris à New-York !

Comment appelle-t-on cette attitude en Français ? Ne serait-ce pas une menace, du chantage ? Et tous les ministres dont le premier d’entre eux, de dénoncer sur toutes les ondes, journaux et réseaux sociaux, le « Total bashing[12] » et de louer, en cœur avec le service com de Total, les contributions de Total à l’économie française, les impôts payés, les emplois créés, les entreprises françaises vivant grâce à Total…

Ce que nous vivons en direct grâce (!) à la crise, à la guerre se vit au quotidien dans les ministères de tous les pays du monde entier : le chantage à l’emploi, le chantage à la délocalisation… de la part des dirigeants des firmes multinationales. Et ça marche. Comment est-ce possible ?

Question de modèle économique et sociétal

Ce modèle est fragile toujours au bord de la crise de nerf : crises immobilières, crises financières, crises sanitaires, révoltes populaires[13]… Et puis il y a les tendances lourdes : les inégalités sociales et la destruction implacable de notre environnement naturel qui augmentent partout plus vite que la croissance économique. Ce modèle économique et social mécontente beaucoup mais vraiment beaucoup de citoyens. Ce qui le sauve, c’est que les citoyens et les politiques ne voient pas comment en sortir. Les politiques, même les mieux intentionnés, sont continuellement sous la pression, le chantage, la menace des lobbies des dirigeants d’entreprises. Tous s’épuisent à gauche, à droite ; les citoyens passent des uns aux autres et vice-versa, toujours insatisfaits et, de plus en plus d’entre eux, désespèrent même de la politique : au mieux les politiques ne servent à rien, au pire ils vivent sur la bête ! Sentiments ou idées surement exagérés mais avec leur part de vérité. La démocratie finit par être en péril. En France, il y a eu la droite puis la gauche, puis la droite puis la gauche, il y a même eu « et de droite et de gauche » comme dans beaucoup de pays : une alliance droite / gauche qui penche toujours in fine du côté… Il ne reste plus que la bête immonde dont, avec le temps, on finit par oublier l’horreur.  Même en Allemagne l’extrême-droite, l’AfD[14], progresse ! Avec comme dans les autres pays, la part de propositions pour le rêve, pour l’adhésion[15], mais avec en plus la haine, la violence, les boucs-émissaires, la guerre. En Russie, l’extrême-droite nationaliste sous le visage de Poutine, c’est la guerre contre l’Ukraine. En Israël, l’extrême-droite avec le visage de Netanyahou, c’est la guerre contre les Palestiniens[16]. Aux Etats-Unis, l’extrême-droite avec le visage de Trump, c’est la guerre contre l’Iran et le monde entier. En Chine, l’Extrême-droite au pouvoir avec le visage de Xi Jinping, c’est la guerre hybride en attendant l’agression finale sur Taiwan ! Il nous faut éviter à tout prix une prochaine guerre mondiale et même avant, la course aux armements si consommatrice de fonds et d’énergie humaine dont nous avons tant besoin pour investir dans d’autres ambitions beaucoup plus nobles ! Démocratiques, sociales, environnementales !

Une autre voie est possible !

Une autre voie est possible mais à 2 conditions indispensables :

  • Des citoyens qui sortent de la léthargie dans laquelle les ont plongés la pub, les réseaux sociaux, le blingbling, le foot, la surconsommation addictive ; bref, l’enfermement dans la société de la consommation, du spectacle et du paraître.
  • Des réformes de structures à la hauteur des défis auxquels nous sommes confrontés.

L’évolution de notre modèle économique et social ne devrait pas poser de problèmes mais la plupart des dirigeants de firmes multinationales sont aujourd’hui grisés par leur pouvoir et leur richesse et ils en veulent toujours plus, toujours être mieux placé dans le palmarès annuel des grandes fortunes mondiales ! Ils se cramponnent désespérément à ce système obsolète. Notre situation ressemble étonnamment à celle de la contrerévolution aristocratique à la veille de Révolution française en 1789 !

Quelles mesures faudrait-il prendre ? Lançons-nous dans un inventaire à la Prévert ! Blocage des rémunérations les plus élevées à X fois le salaire médian de l’entreprise, suppression de l’héritage pour les plus élevés, augmentation des rémunérations non plus en pourcentage mais en valeur absolue et de préférence un montant identique pour tous, élection des dirigeants des entreprises par les salariés et les parties prenantes à l’entreprise, approbation des rapports d’activité et des comptes annuels par l’ensemble des parties prenantes internes à l’entreprise, suppression du passage en produits des aides publiques pour les intégrer au capital des entreprises,  suppression progressive de la publicité, suppression immédiate de l’obsolescence programmée, réduction drastique des énergies génératrices de GES, suppression des plastiques à usage unique, interdiction d’utiliser des intrants agricoles nocifs pour la santé humaine et de la nature, investissements massifs dans les technologies compatibles avec le vivant, création d’une nouvelle assemblée mondiale démocratiquement élue à la place de l’ONU[17], vote direct de la plupart des lois par les citoyens[18] grâce au vote électronique…

Chacun peut apprécier différemment ces suggestions, d’autres suggestions peuvent être avancées mais nous n’échapperons pas à de profondes réformes structurelles. La victoire de l’Extrême-droite et de la guerre ne peuvent être que temporaires mais avec un prix énorme pour en sortir. L’option de l’effondrement n’est pas, non plus, à exclure mais misons plutôt sur la réforme structurelle du système grâce à notre action volontariste ! Et en attendant, constatons la reprise des ventes de voitures électriques !     

Philippe Marguerit   


[1] L’augmentation est encore plus forte pour certains professionnels : pêcheurs, agriculteurs

[2] Entre le 11 et le 20 avril 2026, la consommation d’essence a diminué de 15% et celle de GO 19% par rapport à la même période en 2025.

[3] Les réserves diminuent fortement dont les réserves stratégiques : -246 millions de baril depuis le début de la guerre.

[4] Le mouvement des gilets jaunes a été déclenché suite à la hausse du prix des carburants automobiles provoquée par l’augmentation des taxes (TICPE).

[5] TotalEnergies est la 6ème ou 8ème entreprise mondiale pétrolière-gazière derrière Saudi Arabian, Exxon Mobil, Chevron, PetroChina, Shell et Reliance (Inde), BHP (Australie)

[6] Comme Intermarché, Leclerc, Système U, Auchan, Carrefour

[7]  TotalEnergies a plafonné depuis fin mars les prix pratiqués dans ses 3 300 stations-service françaises, à 1,99 le litre pour l’essence et 2,09 euros puis 2,25 euros pour le litre de gazole.

[8][8] Avec une guerre qui n’a débuté que le 28 02 2026 !

[9] La dette publique française s’élève 3517 milliards € soit 116% du PIB de la France, les intérêts de la dette soit 67 milliards en 2025 représentent 4,2% des recettes publiques

[10]On se souvient de la déclaration de Fillon, 1er ministre en 2007 : « Je suis à la tête d’un État en situation de faillite sur le plan financier »

[11] Né en 1963, 62 ans, formation école des mines, PDG de TotalEnergies depuis 2015 en remplacement de Christophe de Margerie, mort lors d’un accident d’avion au décollage en Russie en octobre 2014

[12] Bashing : dénigrement

[13] Pensons à la crise des subprimes en 2028 qui, sans le soutien de la puissance publique, faillit précipiter le monde dans une crise économique type 1929 ou la crise du Covid en 2020 qui arrêta l’économie pendant plusieurs semaines !

[14] Avec à sa tête Mme  Alice Weidel, l’AfD a fait 20% aux dernières élections législatives en février 2025.

[15] On notera à cet égard les positions contradictoires en France entre Marine Le Pen et Jordan Bardella dans le cadre d’une politique attrape tout.

[16] Ce n’est pas lui qui l’a déclenché, n’oublions pas la violence terroriste du 07 10 2023.

[17] Comme l’ONU avait elle-même été remplacée la SDN après la seconde guerre mondiale

[18] En respect de l’adage : le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple grâce aux citoyens éduqués, instruits et interconnectés


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