L’eau, « mère de la vie », est constitutive de toutes les cellules de tous les organismes vivants ; elle est pour chacun un besoin quotidien, elle est un bien commun à tous les humains, et pourtant elle est devenue une marchandise et sert de plus en plus d’enjeu géopolitique et géostratégique entre États.
L’eau est peut-être le bien le plus universel et l’ingrédient essentiel à la création de toute civilisation.
Réfugiés climatiques : une réalité en forte progression
Depuis plusieurs décennies, les effets de l’activité humaine sur le climat ont entraîné une multiplication d’événements climatiques extrêmes : cyclones tropicaux, fortes pluies et inondations, sécheresses et désertification, élévation du niveau de la mer, forçant des millions de personnes à tout laisser derrière elles. On les appelle déplacés climatiques ou « réfugiés climatiques ».
Le HCR (Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés) observe que au cours des dix dernières années, les catastrophes « naturelles » (inondations, tempêtes, incendies ou températures extrêmes) ont provoqué le déplacement de 220 millions de personnes[1], soit près de 70 000 par jour.
Dans son rapport Groundswell de 2021, la Banque mondiale[2] estime que le changement climatique pourrait contraindre jusqu’à 216 millions de personnes à migrer à l’intérieur de leur propre pays d’ici à 2050
Le stress hydrique : un enjeu majeur du XXIe siècle
La sécurité hydrique est devenue un problème politique central. Les conflits d’usages concurrents au sein d’un pays et surtout entre pays vont s’intensifier et se généraliser.
Actuellement, 25 % de la population mondiale vit dans des pays connaissant déjà un stress hydrique extrême[3]. Nous serons près de 10 milliards d’êtres humains en 2050[4] et 2,2 milliards n’ont toujours pas accès à l’eau[5].
Les variations climatiques sont notamment responsables d’un déficit hydrique que les pays ou les régions pauvres, essentiellement rurales, subissent d’autant plus que les infrastructures liées à l’approvisionnement, au transport, à la distribution, à la collecte et au traitement des eaux usées sont souvent quasi inexistantes.
Selon l’UNICEF[6] et l’OMS[7], environ 1 000 enfants de moins de 5 ans meurent chaque jour dans le monde de maladies liées à l’absence d’eau potable et de services d’hygiène, tandis qu’environ 1 million de personnes en meurent chaque année.
Eau et migrations : des dynamiques complexes
Les facteurs environnementaux ont une incidence sur les dynamiques migratoires depuis l’origine de l’humanité. S’ajoutent à ces facteurs environnementaux comme le dérèglement climatique d’autres facteurs, sociaux, politiques, économiques qui poussent les populations qui en ont les moyens à quitter leur territoire pour tout simplement survivre.
La croissance démographique et l’épuisement des réserves d’eau potable sont devenus une source de conflit qui menace l’avenir de la population de la planète.
Mais, contrairement à ce que l’on pense souvent, les conflits ne sont pas nécessairement une conséquence directe des risques liés à l’eau.
Des études portant sur les bassins fluviaux internationaux montrent que la majorité des interactions liées à l’eau débouchent sur des accords de coopération plutôt que sur des conflits armés[8].
Dans la pratique, les populations les plus pauvres sont souvent celles qui migrent le moins, faute de moyens financiers. Le développement de solutions locales demeure donc essentiel pour répondre aux enjeux sanitaires, économiques, énergétiques et agricoles.
Historiquement[9], sur 975 événements liés aux bassins fluviaux internationaux dans la région MENA entre 1948 et 2008, 56 % ont fait l’objet de coopération, 37 % ont suscité un conflit et 8 % sont restés neutres. Cependant, les rapports récents soulignent que les risques de conflits augmentent avec le stress hydrique et le changement climatique.
Le monde compte actuellement environ 281 millions de migrants internationaux[10]
Les déficits hydriques et les catastrophes climatiques contribuent à une hausse significative des flux migratoires : selon la Banque mondiale, 10 % des migrations mondiales sont liées à des problèmes d’accès à l’eau ou à des catastrophes environnementales[11].
Pour autant, on n’observe pas de vagues de « réfugiés de l’eau » pauvres, contraints de déménager pour échapper à la sécheresse. Dans la pratique, les plus pauvres n’ont souvent pas les moyens de partir, même si cela leur permettrait probablement d’améliorer leurs moyens de subsistance et leurs perspectives d’avenir : les habitants des pays pauvres ont quatre fois moins de probabilité[12] de se déplacer que ceux des pays à revenu intermédiaire.
Il est donc nécessaire de trouver des solutions localement afin de répondre aux enjeux sanitaires, économiques, énergétiques, agricoles, éducatifs. La responsabilité des chefs d’États et de gouvernements de chacun des pays est engagée pour une gestion efficace de cette question. Les pays les plus développés sur un plan économique et technologique ont le devoir, dans le cadre de la coopération internationale, de soutenir toute politique locale efficace et de considérer la protection de l’eau comme une priorité pour la survie de l’humanité.
En novembre 2016, la Slovénie[13] est le premier pays d’Europe à consacrer le droit d’accès à l’eau et à sa non-privatisation dans sa Constitution.
Le Parlement slovène a choisi, à l’unanimité, d’introduire l’article suivant : «L’approvisionnement en eau de la population est assuré par l’État via les collectivités locales, directement et de façon non lucrative. Les ressources en eau sont un bien géré par l’État. Elles sont destinées en premier lieu à assurer l’approvisionnement durable en eau potable de la population, et ne sont à ce titre pas une marchandise. »
L’eau : bien commun ou bien économique ?
La politique de l’eau promue par les groupes dirigeants des pays occidentaux à partir des années 1980 s’est fondée sur la conversion progressive de l’eau de bien commun en un bien économique. Ce principe a été affirmé pour la première fois lors de la Conférence internationale sur l’eau et l’environnement à Dublin en janvier 1992, où il a été acté que « l’eau a une valeur économique dans tous ses usages concurrents et doit être reconnue comme un bien économique ».
Cette approche a été contestée par les ONG et les militants des droits de l’homme, qui défendent le caractère de bien commun de l’eau, mais elle a influencé les politiques mondiales de gestion de l’eau depuis les années 1990.
Le manque de cadre et de réponse à l’échelle internationale est un grave déni de réalité face à une menace globale. Alors que les déplacés climatiques seront de plus en plus nombreux, la loi Asile et immigration est un « recul désastreux ».
Au-delà des chiffres, il y a des vies. Ce texte essentiellement répressif est une offense aux principes humanistes qui fondent notre République, car les migrants ou réfugiés climatiques, peu nombreux aujourd’hui en France, seront à nos portes demain.
Souhaitons que la banalité de l’inacceptable laisse place à la fraternité et que cette valeur universelle retrouve ses lettres de noblesse dans une république bien fatiguée.
Une politique à l’échelle de la planète nécessiterait un consensus des États et la création d’un organisme de type Office mondial de l’eau doté de pouvoirs notamment réglementaires et judiciaires.
Cette idée, défendue par des experts et des organisations comme l’UNESCO ou le Conseil économique, social et environnemental (CESE), vise à :
- Harmoniser les politiques de gestion de l’eau entre les pays,
- Prévenir les conflits liés aux ressources hydriques transfrontalières,
- Protéger les populations vulnérables face aux pénuries et aux déplacements climatiques.
Cependant, un tel organisme n’existe pas encore, et les cadres actuels (comme les accords transfrontaliers ou les résolutions de l’ONU) restent fragmentés et insuffisants face à l’ampleur des défis.
Philippe Rabatel
[1] HCR – 220 millions de déplacés climatiques en 10 ans (2024)
[2] Banque mondiale – Rapport Groundswell (2021)
[3] UNESCO – Rapport mondial sur l’eau (2024)
[4] ONU – Perspectives de la population mondiale (2022)
[5] OMS/UNICEF – Rapport JMP (2025)
[6] : UNICEF – 1 000 enfants meurent chaque jour (2026)
[7] OMS – 1 million de morts annuelles liées à l’eau (2023)
[8] https://www.banquemondiale.org/fr/news/feature/2021/08/23/going-with-the-flow-water-s-role-in-global-migration
[9] Banque mondiale – Étude sur les bassins fluviaux MENA (2021)
[10] OIM – Rapport sur l’état des migrations dans le monde (2024)
[11] Banque mondiale – Flux migratoires liés à l’eau (2021)
[12] Banque mondiale – Migrations mondiales au 21e siècle (2024)