« Comme le vieil Adam pétri d’argile, et comme les premiers Égyptiens nés du limon, nous sommes les fils de la terre. C’est d’elle que nous tirons notre substance ; elle nous entretient de ses sucs nourriciers et fournit l’air à nos poumons ; au point de vue matériel, elle nous donne la vie, le mouvement et l’être. »
C’est Elisée Reclus, géographe, anarchiste et franc-maçon qui écrivait cela en 1864[1]
Avant lui, à l’époque des Lumières, des scientifiques tel Alexander Von Humboldt – naturaliste, géographe, explorateur – mettent au jour que la Terre est « pareille à un organisme vivant dont tous les éléments sont reliés les uns aux autres, conception révolutionnaire de la nature qui influence encore aujourd’hui notre façon de penser le milieu naturel ».
En dépit de ces éclairages, force est de constater que les Lumières n’ont pas suffi à éclairer pleinement notre rapport à la terre, et l’on est en droit de se demander si l’humanité n’a pas, chemin faisant, perdu la raison. Les causes de cette déraison peuvent remonter à loin.
L’historien américain Lynn White publie en 1967, dans la prestigieuse revue Science un article intitulé « Les racines historiques de notre crise écologique »[2] Pour lui, la vision de la nature est largement conditionnée par la religion judéo-chrétienne. Dans la Genèse, Dieu enjoint à l’homme de régner sur la nature : « remplissez la terre et soumettez là, ayez autorité sur les poissons de la mer et sur les oiseaux des cieux, sur tout vivant qui remue sur la terre ». Il ajoute « je vous ai donné toute herbe … et tout arbre qui a en lui fruit d’arbre, … ».
Pour White, « le christianisme est la religion la plus anthropocentrique que le monde ait jamais connue ». « En contraste absolu avec le paganisme antique et les religions asiatiques, […] le christianisme […] soutient que c’est Dieu qui veut que l’homme exploite la nature pour ses propres fins. »
Selon lui, la science occidentale s’est construite avec cette représentation du monde : comme Dieu a créé la Nature, celle-ci doit témoigner de la vision divine.
Par honnêteté, il faut signaler que la vision de l’église catholique romaine a changé sous l’influence du défunt pape François : l’encyclique «Laudato Si »[3] montre une conception progressiste des enjeux écologiques et leur lien avec la dignité humaine et s’appuie sur d’autres éléments tirés de la Genèse proposant une approche moins brutale.
Tel est l’héritage théologique. Quant à la divinité qui l’a progressivement supplantée — l’argent, le profit, le veau d’or —, la pensée sur la terre s’y est tout autant dévoyée. L’un des traits majeurs, souvent passé au second plan, de l’évolution de la pensée économique a été la disparition progressive de la terre comme objet d’attention.
Pour les fondateurs de l’économie politique, les Physiocrates à la fin des années 1750, la terre était un enjeu central pour expliquer la création de richesses. Selon eux, la richesse provient exclusivement du travail de la terre.
Puis vient le courant classique au XIXᵉ siècle : la nature et la terre conservent une place prépondérante, bien que l’industrie et le commerce soient désormais considérés comme créateurs de richesses. Certains auteurs comme David Ricardo et John Stuart Mill s’inquiètent de la stationnarité de la terre : « La terre diffère des autres éléments de la production, le travail et le capital, en ce qu’elle n’est pas susceptible d’un accroissement indéfini. … Cette limitation de la quantité de terre et de sa productivité est la limite réelle de l’accroissement de la production »[4]
Le tournant a lieu à la fin du XIXᵉ siècle avec les néoclassiques. Le passage d’une économie organique essentiellement agricole à une économie minérale industrielle puis tertiaire affaiblit la place des terres agricoles dans la richesse nationale des principaux pays développés, au profit de la terre bâtie — logements, bâtiments de production. De la terre pour construire, plutôt que pour nourrir.
La terre change ainsi de définition : c’est sa position, sa localisation et non plus la composition de son sol qui fait sa qualité et sa productivité. Malgré son utilité dans le processus de production, la terre urbaine n’a pas remplacé la terre agricole dans les préoccupations des économistes. De plus, le niveau d’abstraction croissant de la science économique, sa sophistication mathématique l’éloignent de considérations inscrites dans les réalités techniques et matérielles
La terre est progressivement intégrée dans une définition plus large du facteur capital, au même titre que les machines-outils ou les ordinateurs.
La disparition matérielle de certaines ressources non renouvelables (le charbon, les minerais) ou la dégradation de la qualité d’autres (l’eau, l’air, les écosystèmes…) est simplement passée sous silence, rendue invisible dans la représentation mathématique du phénomène.
Les économistes formés par l’école néoclassique — courant dominant — se trouvent ainsi dotés d’outils théoriques inaptes à prendre en compte la spécificité de la terre et des autres éléments de la nature.
On ne saurait oublier la pensée économique hétérodoxe de Marx qui distinguait « les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur »[5]. Marx pointait que le capitalisme surexploite la terre pour maximiser le profit à court terme et transforme la nature en marchandise, conduisant à son appauvrissement et à des déséquilibres écologiques.
La pensée économique dominante, débarrassée intellectuellement des problématiques de gestion de la terre, et la logique du capitalisme conduisent à des phénomènes d’accaparement, de confiscation d’un bien commun en vue de générer des rentes.
Les exemples d’accaparement de la terre pour le dessus ou le dessous, pour cultiver, bâtir ou extraire les ressources ne manquent pas
En Amazonie, de grands propriétaires terriens, des entreprises agro-industrielles et des groupes criminelsdéfrichent la forêt par la déforestation illégale. L’accaparement est facilité par une faible gouvernance, la corruption et des politiques publiques évanescentes.
Mais les pays démocratiques plus avancés ne sont pas épargnés : par des processus cette fois légaux on assiste en France à l’acquisition massive d’hectares de terres agricoles, le plus souvent par des « agri-manageurs » –éloignés du travail de la terre et tournés vers une gestion surtout industrielle et financière – ou par des multinationales françaises ou étrangères. Ces firmes se taillent des empires de plusieurs milliers d’hectares et dépolient des pratiques agro-industrielles au détriment des paysans et de l’agroécologie.
Les sous-sols sont également pillés : le projet de Golf de Villeneuve-de-la-Raho dans les Pyrénées Orientales, constitue une absurdité dans un département frappé régulièrement de sècheresse.
On notera aussi l’appétit du président Trump pour le Groenland, qui possède d’importantes ressources minérales, dont des terres rares, qui sont cruciales pour la technologie et l’industrie militaire.
Et puis il y a l’artificialisation des sols. La loi la définit comme « l’altération durable de tout ou partie des fonctions écologiques d’un sol, en particulier de ses fonctions biologiques, hydriques et climatiques, ainsi que son potentiel agronomique par son occupation ou son usage ». Un département français est enseveli sous le béton tous les 10 ans.
L’artificialisation des sols contribue notamment à l’effondrement de la biodiversité, réduit notre souveraineté alimentaire et altère les fonctions écologiques et biochimiques du sol : stockage du carbone, infiltration des eaux. Elle s’accompagne généralement d’un étalement urbain qui provoque l’augmentation des déplacements et du trafic routier, ce que L. White désigne comme le « carcinome de l’urbanisme désordonné ».
Face à ce tableau, trois enjeux fondamentaux s’imposent.
Solidarité
Les scientifiques nous apprennent qu’il existe une solidarité de fait, liée à l’interdépendance des êtres vivants dans un même milieu. Notre solidarité, naguère anthropocentrée, doit donc s’élargir à la terre, aux autres espèces – animales ou végétales – qui la peuplent.
Redonner la préférence à la raison
Les faits – notamment les faits scientifiques – plutôt que les opinions. Nous devons être attentifs à la raison, méfiants vis-à-vis des idées faciles, et, en recherche permanente de vérité.
Or il semble qu’une séparation se soit installée entre la science et le pouvoir politique, notamment lorsque celui-ci manque de courage, néglige le long terme, cultive le clientélisme à l’endroit des milieux économiques et s’engage dans une surenchère pour rattraper les discours populistes d’extrême-droite, fer de lance du climato-scepticisme.
La lutte incessante pour la démocratie
Le droit à un environnement sain se développe depuis une cinquantaine d’années et a fait l’objet d’une reconnaissance universelle par l’Assemblée générale des Nations Unies en 2022.
Ce nouveau droit humain traduit la reconnaissance d’une valeur qui place la protection de l’environnement sur un pied d’égalité avec d’autres droits humains fondamentaux et la rend nécessaire au respect de la dignité humaine. Aussi aujourd’hui, une démocratie n’est véritablement une démocratie que si elle protège l’habitabilité des milieux dans lesquels nous vivons.
Enfin, il est essentiel de développer un nouveau récit fédérateur, liant les valeurs humanistes et de solidarité à l’habitabilité de la planète.
En guise de conclusion
« Campé comme un voyageur de passage, le barbare pille la terre ; il l’exploite avec violence sans lui rendre en culture et en soins intelligents les richesses qu’il lui ravit ; il finit même par dévaster la contrée qui lui sert de demeure et par la rendre inhabitable. L’homme vraiment civilisé, comprenant que son intérêt propre se confond avec l’intérêt de tous et celui de la nature elle-même, agit tout autrement. Il répare les dégâts commis par ses prédécesseurs, aide la terre au lieu de s’acharner brutalement contre elle, travaille à l’embellissement aussi bien qu’à l’amélioration de son domaine ». Elisée Reclus
Jean-Marc Dizel
[1] Elisée Reclus « L’Homme et la nature » Editions La part commune 2021
[2] Lynn White « Les racines historiques de notre crise écologique » PUF 2019
[3] Pape François « Laudato si’ – lettre encyclique sur la sauvegarde de la maison commune »
[4] John Stuart Mill « Principes d’économie politique » (1848)
[5] Karl Marx « Le Capital – Livre premier »