Un poulet entier à 7,50 €, une cuisse à 2,50 €, et une ville sens dessus dessous. L’ouverture d’un point de vente Master Poulet boulevard Jean Jaurès à Saint-Ouen a déclenché une polémique qui dépasse largement la question de la volaille grillée.
Saint-Ouen sur Seine est une commune du 9-3 (Seine-Saint-Denis) limitrophe de Paris regroupant 53.000 habitants. La ville de Saint-Ouen est bien connue pour ses puces, créées en 1885 par des chiffonniers chassés de Paris par le préfet Poubelle ; ses différents marchés des puces regroupent quelques 2.000 commerçants sur 7 hectares. Saint-Ouen est aussi devenue depuis 2018 le siège du Conseil régional d’Ile-de-France qui a quitté le 7e arrondissement de Paris pour le quartier des Docks de Saint-Ouen. Les dernières élections municipales ont porté en tête Karim Bouamrane (LUG) devant Manon Monrimel (LFI) et William Delannoy (LDVD).
Master Poulet, créée en 2019, est une chaine de restauration rapide spécialisée dans la vente à emporter ou en livraison de poulets halal cuits au feu de bois à bas prix. Il n’est pas possible de consommer sur place mais les points de vente sont ouverts jusqu’à 2 heures du matin. Les prix pratiqués sont imbattables. D’après le site : un poulet cuit entier 7,5 €, une saucisse ou un pilon 1€ ! Le groupe disposerait d’une cinquantaine de points de vente. La communication du groupe met l’accent sur la qualité du produit et du service : « Le meilleur poulet grillé de Saint-Ouen. Rôtisserie d’une qualité exceptionnelle, au service express ! » ou sur le rapport quantité prix : « une cuisse XXL pour un prix XXS, 2,5 € la cuisse de poulet ». Le chiffre d’affaires du groupe tourne autour de 30 millions d’euros pour 10.000 tonnes de poulet vendues en 2025.
Un point de vente Master Poulet a été ouvert boulevard Jean Jaurès à deux pas de la mairie de Saint-Ouen… ce qui au fait naître une polémique[1] ; l’affaire est maintenant entre les mains de la justice. Mais le débat ne manque pas d’intérêt.
Quels sont les arguments échangés ?
Les uns dénoncent le modèle Master Poulet :
- A ce prix-là, les poulets sont forcément de mauvaise qualité et aliment la malbouffe en France et notamment chez les jeunes étudiants
- Les poulets vendus par Master Poulet sont importés d’Italie, d’Espagne, des Pays-Bas
- Un marketing qui s’appuie sur les réseaux sociaux et l’activisme d’influenceurs
- Des nuisances liées aux odeurs et au bruit (ouverture jusqu’à 2h du matin)
- Des installations et travaux souvent non conformes
- Des implantations sans autorisations administratives préalables
Les autres au contraire, soulignent les avantages du modèle Master Poulet :
- Un prix faible qui permet aux gens modestes, aux pauvres de manger de la viande
- L’hybridation culinaire des plats mêlant références culinaires françaises traditionnelles et influences internationales
- Une offre sensiblement différentes d’acteurs similaires comme Tasty Crousty ou Krousty Sabaïdi
- Un modèle franchisé très abordable en coût d’entrée pour les entrepreneurs
Les parties prenantes
Si le débat est en soi intéressant par les questions qu’il soulève, il prend une tournure désagréable quand il vient alimenter des postures politiques déjà par ailleurs conflictuelles ; ce qui est le cas à Saint-Ouen avec :
- Le maire de Saint-Ouen, socialiste, qui s’oppose au maintien de Master Poulet dans sa ville
- Le maire de Saint de Denis, LFI, commune limitrophe, qui soutient au contraire Master Poulet sur la commune de St Ouen
Ainsi, le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko et Eric Coquerel, député LFI de la circonscription ont dénoncé :
- la volonté de gentrification de la ville de Saint-Ouen par son maire
- L’attitude du maire de Saint-Ouen qui s’opposerait à ce que les pauvres puissent manger de la viande
Quelques réflexions personnelles
Une diminution de la consommation de viande en France ?
« L’alimentation représente 22% de l’empreinte carbone nationale » d’après un rapport 2024 du Réseau Action Climat et donc la consommation de viande devrait être divisée par 2 pour que la France puisse respecter ses objectifs climats. Si la consommation individuelle de viande diminue, la consommation globale de viande augmente néanmoins avec la population… Rien n’est simple !
Par ailleurs, si la consommation individuelle de viande diminue, celle du poulet augmente assez fortement. Un doublement en quelques années !
Ces comportements différenciés peuvent avoir plusieurs explications :
- Les prix de la viande qui augmentent et renvoient les consommateurs vers les viandes les moins chères
- Les maladies animales : grippe aviaire, DNC (dermatose nodulaire contagieuse), PPA (peste porcine africaine), MHE (maladie hémorragique épizootique),
- La volonté de limiter le développement des GES notamment sous forme de méthane et/ou de libérer des surfaces agricoles
Heureusement le poulet et la volaille dans son ensemble polluent moins que la viande rouge. Ceci dit, il y a poulet et poulet. Déjà dans les années 1960, Jean Ferrat dénonçait déjà le poulet aux hormones. Aujourd’hui, les étalages sont garnis de toute une gamme de poulets avec une seule certitude pour le consommateur : les moins chers sont forcément les plus mauvais qualitativement. Mauvais dans les conditions d’élevage, mauvais dans leur qualité nutritionnelle, gavés à l’envie de produits chimiques qui sont absorbés par les humains en même temps que le poulet lui-même ! Oui la « malbouffe » source d’obésité et de maladies passe aussi par le poulet, pas cher forcément, ou même éventuellement coûteux, le prix n’étant pas en soi une garantie de qualité ! Pour les poulets « plein air », ce n’est malheureusement en ce moment que de la pub car en raison des épidémies, les poulets sont souvent aujourd’hui administrativement cantonnés dans leurs poulaillers !
Par ailleurs, le poulet pollue moins lorsqu’il est français, produit localement mais de plus en plus le poulet est importé (50% de la consommation française). D’où des coûts (financiers et écologiques) de transport et une qualité non vérifiée. La France et l’UE ont supprimé leur capacité de contrôle des produits agricoles importés ! Liberté du commerce et limitation budgétaire obligent !
L’économie low cost
Master Poulet n’est jamais que la nième entreprise low cost qui s’implante en France après Uber, Ryanair, Action, Shein et bien d’autres.
L’économie low cost s’appuie sur 5 leviers principaux :
- Une innovation technologique soit matérielle, soit numérique, soit organisationnelle qui s’attaque à des entreprises ou réseaux d’entreprises qui dominent et bloquent toute évolution d’un métier donné. Uber taxi en est l’exemple emblématique qui a donnée le vocable d’« ubérisation »
- Un non-respect caractérisé du droit social soit en frontal (non-respect du statut de salarié), soit en exploitant des insuffisances du droit du travail dans la législation d’un pays donné. Mais le plus simple souvent consiste à aller utiliser la main d’œuvre de pays où le droit du travail est moins contraignant, la plupart du temps des pays du Sud aux salaires très bas
- Le non-respect des droits de la nature et donc l’exploitation de la nature. Le droit de la nature est aujourd’hui embryonnaire dans beaucoup de pays et souvent encore non coercitif. Il permet de tirer de la nature, de ponctionner la nature au-delà de ce qu’elle peut restituer et d’y rejeter en polluant tout ceci qui n’est plus utile à l’humanité. Le cas de Shein est exemplaire à cet égard. Dans l’ultra fast fashion, on utilise – une fois, quelques fois – un article puis on le jette, non qu’il ne soit plus utilisable mais il est démodé ou simplement déjà utilisé donc dépourvu d’un potentiel de surprise.
- La mise en concurrence des Etats avec leurs législations disparates. Les Etats mis en concurrence sont poussés au « moins disant social, environnemental et social » afin d’attirer les entreprises pour créer des entreprises et faire croitre leur PIB, le graal de nos sociétés modernes. Ainsi, des Etats se sont fait une spécialité reconnue, publique, de « paradis fiscal » : Le Delaware aux Etats-Unis, le Luxembourg et l’Irlande en UE, les iles anglo-normandes, les Bermudes[2]…
- Un marketing mix qui consiste à réduire la prestation de base pour afficher un prix d’appel le plus faible possible puis d’y ajouter des options payantes. A l’instar des compagnies aériennes : à quand les toilettes payantes dans les avions comme les sanisettes dans la rue ?
L’un des inconvénients majeurs de ces entreprises low cost, est de carrément détruire les entreprises classiques ou de les amener à prendre des mesures pour que leur prix de vente se rapproche de celui de leur concurrent low cost. D’où la pression de secteurs professionnels entiers sur les politiques pour revoir à la baisse les règles fiscales, sociales et environnementales nationales. En France, la régression de la restauration traditionnelle face au développement des fast food illustre parfaitement cette tendance. Adieu la brasserie ?
Dès lors peut-on soutenir l’activité, le développement de ces entreprises low cost même si elles permettent l’accès de personnes, de ménages à une consommation qui, sans elles, ne leur serait pas ou moins accessible ? N’y-a-t-il pas d’autres moyens à mettre en œuvre comme l’augmentation du salaire minimum ou des prestations de base ?
Conclusion
On le voit le cas Master Poulet à Saint-Ouen peut être considéré comme un cas d’école. Pourrait-on au niveau français ou européen fixer des limites à la concurrence ? Refuser la concurrence sauvage non respectueuse du droit ? Des droits humains et des droits de la nature ?
Et accessoirement des partis dont l’objectif semble a priori être le même (la réduction des inégalités, la disparition de la pauvreté) doivent-ils s’entredéchirer sur l’ouverture d’un simple Master Poulet ?
[1] D’autres implantations sont l’objet de contestations locales.
[2] 58 paradis fiscaux dans le monde d’après Oxfam