La pauvreté et les inégalités, après avoir reculé en France et dans le monde, progressent de nouveau sous des formes renouvelées. Cette évolution contraste avec l’augmentation considérable de la production mondiale depuis les années 1970. Les bénéfices de cette croissance sont principalement captés par une minorité. Cette concentration des richesses fragilise la cohésion sociale et aggrave simultanément les déséquilibres écologiques. Les dispositifs humanistes de protection et de redistribution ont limité certains effets du système sans parvenir à éradiquer la pauvreté. Dès lors, l’échec des politiques traditionnelles nourrit la défiance envers la démocratie sociale et renforce les mouvements nationalistes et identitaires. Les humanistes doivent donc proposer un projet démocratique, social et écologique à la hauteur des enjeux mondiaux.
Ouah ! Quel titre ! Quelle charge ! Ainsi, humanistes, nous porterions une double responsabilité :
- Celle de ne pas avoir réussi à mettre fin à la pauvreté et aux inégalités
- Et celle, par là même, d’ouvrir les portes du pouvoir aux nationalistes identitaires !
Oui l’accusation est lourde et demande sans doute à être modérée, explicitée et surtout circonscrite.
Etat des lieux sur la Pauvreté et les inégalités
Première question : la pauvreté et les inégalités, en France ou dans le monde ? L’humanisme est universel, nos sociétés se sont dorénavant interconnectées à l’échelle terrestre. Et malheureusement la pauvreté et les inégalités s’étalent plus ou moins dans tous les pays de la planète. La problématique doit donc être envisagée à cette double échelle, mondiale et française, car de plus, les situations sont similaires.
La pauvreté ne s’apprécie pas par des valeurs absolues mais en valeur relative au regard d’un certain niveau de développement factuel. Néanmoins, les chiffres de l’INSEE et les conclusions de l’Observatoire des inégalités sont claires : en France, la pauvreté a fortement baissé depuis la fin de la seconde guerre mondiale jusqu’au milieu des années 1980, puis elle s’est stabilisée jusqu’au milieu des années 2000. Et depuis, la tendance s’est inversée : la précarité touche un nombre croissant de personnes avec l’apparition des travailleurs pauvres, la croissance des familles monoparentales et surtout la persistance d’un chômage de longue durée[1]. Et depuis le COVID, les étudiants eux-mêmes sont fragilisés.
Au niveau mondial, des mouvements similaires sont observés avec l’entrée, à partir du choc pétrolier de 1973, de la plupart des pays du Sud dans le système économique mondial dominant (les dragons, la Chine, l’Inde, les BRICS…). Après 1990, l’extrême-pauvreté a brutalement chuté passant de 40 à 9% de la population mondiale. Mais suite aux guerres, aux crises sanitaires, au pillage méthodique du Sud, au dérèglement climatique… voilà qu’elle progresse à nouveau sachant que de grandes disparités se développent notamment entre le Sud-Est asiatique et l’Afrique sud-Saharienne. L’ONU elle-même reconnait que le 1er objectif de développement durable[2], la lutte contre la pauvreté, ne sera pas atteint en 2030 : en 2024 près de 700 millions de personnes vivaient encore avec moins de 2,15 $ par jour !
Bref, l’éradication complète de la pauvreté reste encore un objectif dont l’horizon s’éloigne jour après jour !
Pourtant la production mondiale et le commerce mondial ne cessent de progresser[3] ! Depuis les années 1970/80, en volume, la production économique globale (PIB) a été multipliée par 4,4 environ, les quantités de ressources naturelles extraites et transformées (biomasse, combustibles fossiles, métaux et minéraux de construction) sont passées de 22 milliards de tonnes à 100 milliards, alors que, sur la même période, la population mondiale n’a été multipliée que par 2,2 [4]. Le niveau de vie moyen par habitant sur terre a doublé en l’espace d’un demi-siècle ! Cette évolution a permis de sortir une partie significative des populations du Sud de l’extrême pauvreté et a entrainé un basculement de la production vers l’Asie et la Chine en particulier devenue « l’atelier du monde » … au détriment de l’activité et des travailleurs du Nord.
Ainsi, lorsqu’on parle de pauvreté aujourd’hui il s’agit à la fois des pauvres au sein d’un même pays mais aussi des pays pauvres au regard des pays développés.
Mais l’un des faits nouveau majeur de notre époque est l’extension de la pauvreté à la puissance publique elle-même, elle qui est en principe chargée d’assister les pauvres et de compenser les inégalités générées par le système économique ! En France, la dette publique se montait à 14 milliards € en 1974, elle s’élève aujourd’hui à 3.460 milliards soit 116% du PIB. Effarant ! La France n’est pas la seule dans cette situation. Aux Etats-Unis, 1ère puissance économique mondiale, la dette publique s’élève à plus de 40.000 milliards de $ soit 125% de son PIB. La dette publique du Japon atteint des sommets : 250% de son PIB, le pays le plus endetté du monde !
Formulons une première synthèse : si la pauvreté a pu diminuer en France et surtout à l’échelle mondiale, elle est repartie à la hausse. Il y a même de nouveaux pauvres et parmi eux la puissance publique de nombreux pays. Pourtant la richesse produite a considérablement augmenté. Où est donc partie cette richesse ? Chez les riches !
D’après le premier classement Forbes, en 1987, il y avait 140 milliardaires dans le monde, ils sont 3.428 en 2025 soit 400 de plus par rapport à 2024. Leur fortune cumulée s’élève à 20.100 milliards $. Le journal les Echos titrait le 04 juin 2026 : « Le nombre de millionnaires en forte hausse dans le monde, les « ultrariches » progressent encore plus vite ». Ils sont 25,3 millions de millionnaires à travers le monde[5]. D’après le Conseil supérieur du notariat, une masse de 6.200 milliards € doit être transmise par héritage en France d’ici 2040[6] (PIB de la France : 3.000 Mds). Enorme. Enorme, le siphonage de la richesse mondiale par de petites élites nationales et mondiales qui ne cessent et de grandir en nombre et en richesse. La production mondiale augmente régulièrement mais le nombre de pauvres aussi parce que les fruits de la production sont captés par une minorité d’individus cupides et mégalomanes qui ne pensent qu’à eux et, au mieux, à leur famille. La famille qui devient la justification morale de cet énorme détournement de fonds : « je fais ça pour mes enfants ».
Plus l’humanité produit de richesse, plus les inégalités augmentent. Cette logique de développement est dramatique. Bien sûr qu’elle pose un problème de justice mais au-delà de cohésion sociale, de crise morale et politique. Déjà la misère est la misère. Mais cela crée en outre un énorme sentiment de frustration dans la société. Et comme si cela ne suffisait pas, cette richesse matérielle mal produite provoque une mise en danger de toute l’humanité mais encore plus des pauvres bien sûr, par la pression mise sur la nature sous forme de dérèglement climatique, d’extinction des espèces, de pollution massive des sols, de l’eau, de l’air… et de nos propres corps. Notre activité productive toujours en augmentation ne respecte plus les limites physiologiques et naturelles de la planète. L’habitabilité de la terre est déjà mise en question dans certaines zones… et demain globalement ? Les media ne cessent de nous parler de la dette publique (52.000 € par habitant en France) qui paralyse l’action de l’Etat mais ce n’est rien à côté de l’état de la planète que nous allons laisser en héritage à nos enfants[7] !
Un problème stratégique
Le problème social attaché à notre système économique est posé depuis le XIXème siècle. La question écologique l’est publiquement depuis 1972[8], cela fait plus d’un demi-siècle ! Des mesures ont-elles été prises pour corriger cet état de fait ? Oui mais avec quelle efficacité ? Ces mesures ont-elles réussi à inverser le cours des choses ? Visiblement non. Des cataplasmes sur une jambe de bois ? Apparemment. L’Etat providence, la sécurité sociale, la redistribution par l’impôt, la couverture des risques sociaux, les minima sociaux ne tiennent plus lorsque les plus riches, les plus aisés disent stop, prennent tout, aspirent toujours plus d’argent vers eux. L’effet ruissellement justifiant l’existence et même la nécessité des riches et tous les avantages qui leur sont accordés, pourquoi le nier, joue jusqu’à un certain niveau ; il profite d’abord et surtout leurs plus proches collaborateurs mais il peine à atteindre le fond de la vallée où sont les classes moyennes et surtout les plus pauvres. Il n’y a pas de vrai « trickle down »[9] mais au contraire, à la base, un énorme « trickle up », une énorme pompe à fric aspirant les dollars et les euros vers les plus riches[10] ! Après avoir attiré un flux massif d’argent vers lui, Bill Gates peut jouer aux philanthropes et promettre de céder sa fortune à un fonds caritatif lorsqu’il atteindra 90 ans. C’est mieux que rien, qu’un Carlos Ghosn enfermé dans sa grotte libanaise ou un Bernard Arnault dont les enfants se chamaillent déjà autour l’héritage du père !
Bien sûr les humanistes ne sont pas les créateurs et les bénéficiaires de ce modèle économique spoliateur (encore qu’il faudrait y regarder de plus près pour certains…). Mais le projet humaniste de la République démocratique, sociale, écologique, universelle n’a pas produit les résultats attendus. La réalité et l’évolution tendancielle du monde le prouve tous les jours à tous les citoyens : ils n’y croient plus. Parce que les humanistes n’osent pas remettre en cause le système, ils ont juste tenté, depuis deux siècles, d’en réduire les effets les plus dévastateurs : l’Etat providence, l’Economie Sociale et Solidaire (l’ESS avec ses mutuelles, ses coopératives etc.). Mais les « riches » ne laissent plus aucune marge de manœuvre, n’accorde plus aucun grain à moudre à la puissance publique, ils prennent tout : ras-le-bol fiscal, ubérisation du travail, délocalisation et si nécessaire : expatriation. Echec des politiques de gauche, échec des politiques de droite, échec des humanistes. Il n’y a plus d’espace pour la social-démocratie. Le week-end : « Mon ennemi, c’est la finance ». Bien sûr, enfin une vérité, enfin la cible, le cœur du système désigné. Mais le lundi d’après, la France doit trouver X milliards pour rembourser les OAT[11] tombés à échéance. Il n’y a plus d’espace non plus pour une politique de droite classique pro-business : ça ne ruisselle plus : les pauvres sont plus nombreux et plus pauvres ! Pire, lorsque l’Etat se retrouve en difficulté financière, c’est toujours au plus pauvres de résoudre le problème (baisse des APL, blocage des minima sociaux, hausse du ticket modérateur…).
Seuls, du coup, les antisystèmes conservent ou acquièrent une certaine attractivité. Place aux nationalistes, aux souverainistes, aux identitaires. Place à « America first », à « les français d’abord » à la haine de l’autre. Place à la chasse aux étrangers, aux immigrés, aux migrants, à l’ICE (Immigration and Customs Enforcement). Place aux boucs-émissaires. Place à la guerre civile et à la guerre entre les nations. Guerres traditionnelles ou guerres hybrides. Nous sommes en plein dedans, la France y est impliquée, qu’elle le veuille ou pas.
Et pour rester sur le rôle des « riches » dans la crise sociétale globale actuelle, ils sont très, très actifs pour y défendre leur vision du monde et accessoirement leurs intérêts. Donald Trump, ou même Elon Musk à un moment, en est une illustration parfaite. Non content d’être chef d’entreprise, il est devenu chef de parti puis chef d’Etat avec le soutien financier et politique de toute une myriade de millionnaires. Il s’enrichit encore plus vite et déclenche la guerre au sein même des Etats-Unis mais aussi avec le monde entier (cf. le spectacle sur les droits de douane mais surtout l’affrontement militaire avec l’Iran). En France, le cas est un peu différent et plus conventionnel, Bolloré et Stérin, respectivement 10e et 74e plus grandes fortunes de France, soutiennent et financent clairement l’extrême-droite. Les « riches » préfèrent souvent agir dans l’ombre via leurs syndicats, leurs fédérations professionnelles, leurs journaux, un petit coup de fil au Président des français…
Aux humanistes de tirer les leçons de l’histoire et de prendre leurs responsabilités. Aux humanistes de cibler la finance internationale : comment les citoyens pourraient reprendre la main sur la finance internationale ? Comment pourrions-nous, humanistes, les y aider ? C’est la question de notre époque. Nous aimons faire référence au siècle des Lumières, à la Révolution française, nous commémorons sans faillir tous les ans la Commune de Paris et nous regardons avec envie souvent le front populaire et le CNR (Conseil National de la Résistance). Que serait l’équivalent de ces hauts faits historiques aujourd’hui ?
Si nous voulons être aux rendez-vous de l’histoire, nous devons être par nos propositions à la hauteur des enjeux de notre époque dont les solutions mobilisent du local au niveau mondial. Nos élus nationaux sont dépassés par la dimension mondiale des problématiques actuelles, les entreprises elles-mêmes ont devenus des firmes multinationales. Elles se jouent des règles nationales qu’elles qualifient entre elles de « locales ». La République ne doit plus se cantonner à être universelle dans l’esprit, elle doit le devenir institutionnellement. Oui la solution est à l’inverse des aspirations nationalistes discriminatoires !
Philippe Marguerit
Annexe







[1] Rapport de l’Observatoire des Inégalités : « La France compte 5,6 millions de personnes pauvres au seuil de pauvreté fixé à 50 % du niveau de vie médian. Ce nombre est de 9,8 millions au seuil de 60 %. La part de la population pauvre augmente. L’aggravation n’est pas récente : l’inversion de tendance date du milieu des années 2000. »
[2] Voir le dernier rapport annuel de l’ONU sur les 17 ODD (Objectifs de Développement Durable).
[3] Sur la période la croissance a été de 3 à 3,5% par an malgré les crises ponctuelles (2008, Covid…)
[4] De 3,7 milliards en 1970 à 8,2 milliards aujourd’hui
[5] La France compte 2,3 millionnaires, 35.000 de plus en un an et 153 ou 53 milliardaires selon les méthodes de calcul des sources (Challenges ou Forbes).
[6] Certaines autres estimations vont jusqu’à 9.000 milliards
[7][7] La dette publique n’est jamais que de l’argent prêté par les riches à l’Etat.
[8] Date de la publication du rapport Meadows « les limites à la croissance » commandé au MIT par le club de Rome et date du 1er sommet de la Terre à Stockholm.
[9] Ruissellement, retombée : théorie du « trikcle down économics », du ruissellement selon laquelle la richesse finit par profiter aux plus pauvres
[10] La hausse des prix des carburants depuis le conflit américano-iranien illustre parfaitement le mécanisme de pompe à fric de la population mondiale vers les plus riches
[11] OAT : titre d’emprunt, obligation d’Etat émises pour se financer