Intelligence artificielle. Crise environnementale. Crise démocratique. À première vue, trois sujets différents.
Et pourtant, ils posent peut-être la même question : sommes-nous capables de maîtriser notre maîtrise ?
Au XVIIe siècle, Descartes imaginait que le progrès des connaissances pourrait nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature ».
Quatre siècles plus tard, notre puissance s’est considérablement accrue.
Avec la technologie, nous pouvons produire, calculer, prévoir, transformer, et désormais déléguer aux machines une part croissante de nos capacités intellectuelles.
Face à la nature, nous avons longtemps conçu le progrès comme l’extension de notre pouvoir : extraire, aménager, artificialiser, nous affranchir des contraintes du vivant.
Dans une démocratie, nous avons confié à l’État une puissance particulière : celle d’exercer, en dernier ressort, la contrainte et la force pour garantir l’ordre commun.
Les violences qui entourent aujourd’hui le mouvement lycéen nous obligent à regarder cette dernière puissance en face.
La question n’est pas de savoir si l’État doit disposer de la force. Il le doit. Pas davantage de nier les violences auxquelles les forces de l’ordre peuvent elles-mêmes être confrontées.
La question est plus exigeante : comment une démocratie exerce-t-elle sa puissance sans devenir prisonnière de la puissance qu’elle exerce ?
Car le danger commence lorsque la maîtrise devient sa propre finalité et cesse d’être gouvernée par un choix.
Maîtriser n’est pas seulement être capable de faire.
C’est aussi être capable de ne pas faire tout ce que notre puissance nous permet de faire.
Savoir choisir la limite, la proportion, parfois la retenue.
De l’intelligence artificielle au vivant, du progrès technique à l’exercice de l’autorité publique, le défi est peut-être le même :
Nous avons appris à devenir puissants.
Il nous reste à apprendre à maîtriser notre maîtrise.
Alice Normand