Passer au contenu principal

Regard sur les inondations du Pas-de-Calais par un citoyen victime

Photo de Magda Ehlers sur Pexels:

A partir d’octobre 2023, la pluie tombe en grande quantité dans notre région.

Chez les habitants de notre commune de Clairmarais, plutôt habitués aux épisodes de fortes pluies, personne ne s’alarme outre mesure.

Des inquiétudes montent toutefois au gré de l’évolution du niveau de l’Aa.

Des voix commencent à s’élever, celle des « Anciens » ; ces personnes sont pour la plupart nées dans le Marais audomarois, y ont passé une vie de culture maraîchère, sont amoureux de leur environnement et rompus aux méthodes de gestion et de déviation de l’eau.

Ces voix portent justement sur le sujet de l’évacuation vers les canaux environnants à mettre immédiatement en place, à l’effet de diminuer préventivement le niveau de l’Aa ; ce canal est à grand gabarit. Ils ne seront pas entendus.

Le Maire d’Arques réagit rapidement, commandant des pompes pour renvoyer au canal l’eau qui a inondé sa commune. Tout le monde se défend comme il peut. Seul.

Et chacun voit Midi à sa porte.

Notre voisin est un « Ancien ». Il a la charge de ce que l’on appelle ici un casier, c’est-à-dire une zone maraîchère située en-dessous du niveau de la mer et entourée de wateringues. Et le niveau continue donc à monter, conséquence inexorable des pluies incessantes et de l’incapacité collective à évacuer l’eau vers son chemin naturel. Nous apprendrons plus tard que le Nord ne veut pas de cette eau, laissant la Préfecture du Pas-de-Calais dans son jus départemental ; le maire d’Aire-sur-la- Lys la refuse énergiquement.

Nous nous retrouvons alors dans un entonnoir, coincés entre les écluses de Watten et des Fontenettes à Arques.

Notre voisin, « l’Ancien », et son fils vont réaliser un endiguement tout autour de ce casier, œuvrant seuls sans relâche 5 jours et 5 nuits durant pour protéger ce moyen de subsistance collective dont ils ont la responsabilité. Notre maison s’y trouve sur la partie haute, le désormais célèbre « Relais du Lac » en contrebas. Le Maire de Clairmarais mettra 5 jours pour trouver une benne de 20 tonnes de terre, une goutte d’eau dans la mer.

A bout de force, celle publique ayant brillé par son absence, le jeune fils se fait relever par un pompier ; miraculeusement, il en est trouvé un qui dispose du permis CACES faute de quoi personne n’aurait osé assurer la relève. La norme prime sur l’urgence.

Mais l’assistance à la pelleteuse du pompier ne fera pas long feu. A peine le fils endormi, le Maire de Clairmarais exige l’arrêt de l’ouvrage salvateur. Cette décision, combinée aux passages d’hélicoptère au-dessus du casier et du blocage des écluses, résonne comme un coup de grâce : cette zone de culture bio, mais aussi Natura 2000 et Man and Biosphere de l’UNESCO, a été sacrifiée.

Les autorités préfectorales ont décidé d’ouvrir l’écluse des Fontinettes à Arques. Elles le feront dans la soirée, avec pour conséquence l’inondation du casier de 35 hectares. Entre autres.

Durant la nuit du 20 novembre 2023, l’eau arrive dans le casier et monte de plus d’un mètre cinquante en une nuit. Pendant que tout le monde dort.

Et, surtout, ne pas le dire. Ne pas faire de vagues. Ne pas faire sonner ces téléphones qui ont si souvent hurlé pour rien.

Preuve en est le nombre de véhicules que les habitants n’ont pas eu le temps de sauver. Notre famille en a perdu deux.

En pleine nuit, nous devons urgemment quitter les lieux ; le troisième véhicule passera la grille d’entrée, fendant l’eau à hauteur de fenêtre. Impressionnant, traumatisant pour ses occupants.

Nous réalisons que nous avons été mis en danger, délibérément. Et ressentons ce mépris comme un acte de violence. Hagards, désabusés, choqués, nous devons trouver une nouvelle solution d’hébergement. Seuls.

C’est peut-être cela la raison de l’omniprésence de l’Etat à tous les étages au Relais du Lac : combler, par la présence sur le terrain, l’inavouable mise en danger de ses habitants.

Quand les pompiers nationaux arriveront, nous constaterons que les moyens dont ils disposent sont totalement insuffisants. De dérisoires pompes vide-cave pour vider 300 000 m3. Il faut savoir qu’un camion de pompier de 300 000 € évacue l’équivalent de 30 pompes Karcher de 22 m3/h : elles coutent moins de 6000 € l’ensemble. 50 fois moins. Hors contexte, ce serait risible.

Il faudra donc 3 semaines pour vider le plus gros de la zone inondée, les pompages s’arrêtant en dehors des heures de travail, entre 17 heures et 7 heures. Deux camions seront plantés dans les fossés, faute d’avoir tâté prudemment le sol.

Lors du deuxième épisode d’inondations du 4 janvier 2024, les pompiers slovaques arriveront avec un générateur, une cuve à essence, et un camion transportant 3 pompes de 1800 m3/h chacune, pas plus grandes que 50 cm par 50 cm par 50 cm. Totalement autonomes, ils n’en utiliseront que deux, la prudence voulant préserver la troisième.

La mise en place des tuyaux d’évacuation souples se fait en deux heures. Le vidage intégral de la même zone prend 3 jours et 3 nuits, les pompiers slovaques se relayant la nuit.

Une leçon d’efficacité et d’engagement.
L’humilité devrait nous conduire à plus d’attention aux compétences de nos voisins européens.

Depuis lors, les langues se sont déliées. L’ampleur et la gravité d’un drame libèrent d’autant la parole.

D’abord sur l’abandon de l’entretien des canaux. Inadmissible credo de dangereux prédateurs de l’homme, persuadés que rendre la nature aux animaux prévaut sur la sécurité des biens et des personnes.

Quels décideurs manquent de neurones au point de ne pas savoir ce qu’il se passe dans une douche dont on n’entretient pas les canalisations.

Du point de vue des « Anciens » et du mien, ils sont responsables. Et coupables. Leur inaction multi décennale n’a pas créé les inondations, elle les a assurément amplifiées.

Ensuite, sur cet entrelacs d’organismes de « compétences », composé de structures mal nommées, mal construites, mal gérées, mal surveillées, mal contrôlées. Entrelacs de responsabilités de gestions diverses, non communicantes, fainéantes diront certains. Ferrées dans l’ignorance de leur responsabilité collective, elles sont toutes couvertes par une immense découverte : « l’eau, ça tombe du ciel ». Et viennent nous le « démontrer » en réunion publique.

L’Etat a failli, et, à titre personnel, c’est un drame. Honoré de vivre en démocratie, dans un régime présidentiel, avec une Constitution forte et fondée sur les Droits de l’Homme, je suis fier des libertés individuelles que m’offre la Nation, et d’y participer un tant soit peu.

Mais, comme toujours dès qu’il est question d’argent, l’Etat a cédé à la politique de l’autruche, détournant le regard aux demandes de budget d’entretien ou de remplacement de pompes défectueuses par exemple.

Fort opportunément, il cède aujourd’hui à une autre sirène. Celle de l’efficacité feinte. Je m’explique.

Des promesses de travaux conséquents ont été faites. Les « Anciens » ne sont pas dupes : ces travaux ne sont pas vraiment réalisés comme ils devraient l’être. Des chantiers qui prendraient six mois au regard des moyens mis en œuvre sont bâclés en deux semaines.

Mais ce qui compte pour le promettant ministériel, c’est que la case soit cochée.

Enfin, dans cette période d’urgence climatique, assurer la sécurité des biens et des personnes passe aussi par l’autorisation inconditionnelle des protections individuelles. Au diable les PLU face aux droits élémentaires.

En résumé, les autorités exécutives locales méritent un contrôle accru et ferme. Il faut leur rappeler que la sécurité des biens et des personnes prévaut sur la norme. Qu’elles ont l’obligation de rendre compte à la population, encore même cela serait sur la défaillance budgétaire de l’Etat quant à son obligation de fourniture de moyens.

Et, surtout, quand il met en danger ses concitoyens, l’Etat, par ses représentants, doit s’en excuser, publiquement. C’est la moindre des choses. Mais pour cela, encore faut-il être porteur de suffisamment d’humilité pour reconnaitre ses fautes.

HC


Nous utilisons des cookies afin de vous offrir la meilleure expérience possible sur notre site web. En continuant à utiliser ce site, vous acceptez notre utilisation des cookies.
Accepter
Refuser
Politique de confidentialité