La grenouille ne saute pas d’une eau qu’on réchauffe lentement. Vingt-cinq ans après l’alerte de J.Chirac, sommes-nous en train de mourir à petit feu – climatique, social, démocratique ? Décryptage des mécanismes de notre inertie, et des leviers pour la briser.
I) A quoi voit-on un manque de réaction, en France comme ailleurs ?
« Notre maison brûle, et nous regardons ailleurs », lançait en 2002 Jacques Chirac au Sommet de la Terre de Johannesburg. En interpelant de ces mots ses pairs, le président français rappelait le risque existentiel que représentait, pour l’humanité, la dégradation continue de son environnement, et exhortait à l’action, sur au moins cinq chantiers : la limitation du changement climatique, la lutte contre les inégalités, la préservation de la diversité, la refonte des modes de production et de consommation, et le contrôle de la mondialisation.
Presque 25 ans plus tard, pouvons-nous dire de cet appel qu’il ait été entendu ? En 2022, un autre président, Emmanuel Macron, qualifiera de « plus grands feux de notre histoire » les incendies dévastateurs survenus en Gironde durant l’été, sur plus de 30 000 ha[1]. Sur le plan politique, pouvons-nous nous satisfaire de la seconde sortie, le 27 janvier dernier, des Etats-Unis, pourtant 2e émetteur mondial de CO2, de l’accord de Paris[2] ? Des renoncements de la Commission et du Parlement européens sur le Pacte vert ? De la baisse de dotation du Fonds vert de 350 millions d’euros prévue par le budget 2026[3] ? De la poursuite de grands travaux d’aménagements routiers en dépit des consultations publiques et des avis des comités scientifiques ? Peut-on dire du monde économique qu’il ait entamé sa transformation, quand les grands médias n’abordent majoritairement la question environnementale que lors de la survenue d’événements météorologiques extrêmes[4] ? Quand l’industrie de la mode a doublé sa production mondiale entre 2000 et 2014[5] ? Quand les techniques de construction et les politiques d’aménagement du territoire reposent en priorité sur des matériaux non-renouvelables et la consommation d’espaces naturels[6] ? Les citoyens eux-mêmes ont-ils conscience des enjeux, eux dont les priorités étaient, fin 2025 et selon l’IPSOS, par ordre décroissant : la criminalité et la sécurité, l’inflation, les impôts, les inégalités et l’immigration[7] ?
II/ Pourquoi réagissons nous si peu face aux bouleversements environnementaux ? Plusieurs facteurs.
Vous souvenez-vous de l’expérience de la grenouille[8] ? « Plongez une grenouille dans de l’eau très chaude… elle sautera immédiatement et s’échappera du bocal. Mais plongez-la dans l’eau froide, que vous ferez chauffer lentement… elle s’engourdira, voire s’habituera à la température, et finira par mourir. » Cette parabole met en garde contre un comportement d’accoutumance qui conduirait à ne pas réagir à une situation grave. Ce qui semble bien être notre cas…
Les mécanismes sous-jacents sont multidimensionnels, donc complexes. Décomposons-les, afin d’en saisir les implications et interactions systémiques.
1. L’être humain qui ressent de l’anxiété ou de l’angoisse a tendance à mettre en place des mécanismes psychologiques de défense censés atténuer son malaise : minimisation, déni ou évitement permettent une mise à distance du problème, croyance en l’émergence de solutions miracles, etc. La gravité de la question environnementale peut aussi impliquer une remise en question du mode de vie, qui n’est pas confortable a priori. Il n’est pas non plus aisé d’admettre que les privations consenties aujourd’hui ne porteront leurs fruits que sur le temps long.
- Ces phénomènes sont des biais psychologiques et cognitifs. Ils constituent des freins à l’action.
2. La transition écologique pose la question de l’organisation de la société tout entière. Même si nous sommes convaincus de l’urgence, les interactions d’acteurs multiples, les rétroactions positives ou négatives au sein et entre les sous-systèmes imbriqués nous font douter de l’efficacité de l’action individuelle. Nous manquons de solutions claires et simples, le principe de causalité cartésienne n’a plus de sens.
- C’est donc un véritable sentiment d’impuissance qui nous assaille en tant qu’individu.
3. La société dans laquelle nous évoluons impose un contexte capitaliste, fait de mondialisation, de dépendance aux énergies fossiles, d’intérêts économiques à court terme, de quêtes d’accumulation. L’idée que la croissance économique puisse ralentir fait peur. Le clientélisme politique et les exigences économiques priment sur les transitions nécessaires et l’intérêt général.
- L’imaginaire est accaparé. Il ne permet pas d’envisager sérieusement d’autres futurs.
4. Le traitement de l’information par les médias et les réseaux sociaux est souvent inefficace, anxiogène ou manipulé. La communication est encore pétrie de déni, quand elle n’est pas simplement anti-science ou génératrice de désinformation.
- L’illibéralisme, la dérive droitière, le recul du droit international et la mise à mal de la démocratie dégradent la connaissance et la transmission des faits.
Alors, que devient notre grenouille dans un tel contexte, compte-tenu de ses propres appréhensions ?
Elle vivote aux côtés de ses congénères, utilisant tout ce qui est disponible pour son confort. Elle s’imagine libre en s’offrant ce que la société de consommation lui procure. Spontanément, elle considère comme un idéal l’acquis des générations passées. Le poids des représentations transmises est lourd. Il lui est difficile de nager à contre-courant, et coûteux d’un point de vue psychique de se découvrir d’autres idéaux. Elle est en accord avec l’écologie tant qu’elle n’est pas « empêchée de », tant que le système n’est pas modifié en profondeur…
Mais que peut donc faire cette grenouille ? Comment devrait-elle réagir face à la dégradation lente et systémique de son milieu de vie ; tout autant que des fondements démocratiques, de l’état de droit et des droits humains ou batraciens ?
Pourtant, ne sous-estimons pas la force de la grenouille, qui peut se transformer et faire la pluie et le beau temps !
III/ Comment briser l’inertie ?
Nous nous trouvons, nous l’avons vu, face à un système verrouillé par les interactions entre ses différentes composantes qui s’auto-renforcent. Mais dans ce combat pour une transition écologique efficace, nous croyons aux valeurs de notre république même si celles ci sont mises à mal, voire bafouées quelquefois. La liberté, l’égalité, la fraternité, et ces principes de solidarité, laïcité et démocratie doivent rester les maîtres mots. Ramené au sujet qui nous intéresse cela signifie que pour toute action il est important de douter, de se questionner :
– Je fais quoi, pour qui et pourquoi ? À qui cela profite, y a-t-il des laissés pour compte ?
– Comment ? Et quelles conséquences systémiques ?
Correctement utilisés, ces valeurs et principes peuvent contribuer à faire sauter les freins à l’action, et à faire émerger de nouveaux modèles de société. Devenir des leviers qui permettront de dépasser les obstacles, de cibler les points de bascule, afin d’initier des cercles vertueux. Des interventions a priori mineures peuvent ainsi avoir des effets majeurs et en cascade.
Appliquées à l’écologie, il pourrait s’agir de diffuser des informations optimistes et de qualité sur des expériences réussies. La Finlande ou le Costa Rica pratiquent déjà l’éducation climatique à l’école. Une communication saine induirait des rétroactions favorables : mieux les citoyens seraient informés, plus ils pèseraient sur l’action politique et moins la résistance au changement serait significative.
C’est aussi en faisant confiance à la science et à la connaissance que nous relèverons les défis liés à l’environnement. Restons vigilants face aux pseudosciences qui abondent ou à la captation de la technique par le marché. Ecoutons et portons la voix des scientifiques. Connaître notre monde ne peut qu’encourager à l’aimer.
Dans une société à rebâtir, la réglementation impose la direction et fixe le cadre. Selon plusieurs études[9], les politiques incitatives (subventions, primes, avantages fiscaux) et punitives (taxes, sanctions) montreraient leurs limites. En matière de transition écologique, une évolution des principes moraux et des politiques normatives larges seraient jugées plus efficaces, puisqu’elles fixeraient des référentiels clairs et obligatoires. Par exemple, interdire les véhicules thermiques à une échéance donnée ou fixer un prix du carbone, y compris aux produits importés, favoriseraient une production locale plus sobre et libéreraient les énergies créatrices.
Néanmoins cette politique normative pose la question de la justice sociale. Pour qu’une politique normative environnementale soit efficace et acceptée, elle doit s’accompagner de mesures de compensation pour les populations les plus défavorisées ( politique incitatives : chèques énergies, aides mobilité, etc.). C’est un facteur clé de succès.
Elle nous conduit à progresser vers l’égalité entre les hommes quelles que soient leurs différences sociales et économiques. Elle encourage la co-construction des normes et les expériences locales, par exemple le Pacte Vert pour l’Occitanie et non la récupération des lois au bénéfice de quelques-uns.
Enfin, la droiture, l’honnêteté et la fraternité parachèveront la construction d’une société fondée sur des valeurs nouvelles et un humanisme élargi, permettant à l’Homme et à la Nature de coexister et de s’épanouir ensemble.
Catherine et Yannick
[1] https://www.gironde.gouv.fr/Actions-de-l-Etat/Environnement-risques-naturels-et-technologiques/Risques-naturels-et-technologiques/Prevention-des-risques-naturels-et-technologiques/Feux-de-forets-se-preparer-se-proteger/Incendies-de-l-ete-2022-bilan-et-retour-d-experience
[2] https://www.latribune.fr/article/climat/32333470743422/climat-les-etats-unis-de-trump-sortent-encore-l-accord-de-paris
[3] https://www.publicsenat.fr/actualites/politique/impots-depenses-economies-tout-savoir-sur-le-budget-2026-en-passe-detre-definitivement-adopte
[4] https://communication-responsable.ademe.fr/lancement-observatoire-des-medias-sur-lecologie-traitement-mediatique-enjeux-environnementaux-ressource
[5] https://institut-economie-circulaire.fr/focus-inec-textile-et-loi-economie-circulaire/
[6] https://www.vie-publique.fr/en-bref/297370-artificialisation-des-sols-consommation-despace-etude-insee
[7] https://www.ipsos.com/fr-fr/ce-qui-preoccupe-les-francais
[8] Origine : littérature 19 ème et reprise par G. Bateson « Mind and Nature » 1979.
[9] Institut Rousseau : 2 % pour 2 degrés et Road to net Zero