Passer au contenu principal

Fin de mois, fin du monde : l’impérative convergence

Image par stokpic de Pixabay

Qui ne connait ce slogan : « fin de mois, fin du monde, même combat » ? Et si l’on tentait d’aller un peu plus loin ?  Comment dépasser cette contradiction apparente entre : arriver à se préoccuper des futurs problèmes de la planète terre quand déjà, on ne sait pas soi-même comment terminer financièrement sa fin de mois ?

Le Titanic, le 14 avril 1912

C’est un remake ! Un film déjà vu : le Titanic, le 14 avril 1912. En haut, les plus riches dans le salon dansent au rythme langoureux de la musique ; plus bas, les plus pauvres tentent d’écouter cette musique assis comme ils le peuvent ; et tout en haut, le commandant du navire et ses co-pilotes prennent à l’instant conscience que le paquebot va droit en direction d’un iceberg. Ces derniers tentent l’impossible : bifurquer ! Mais il est trop tard.

Ce n’est plus le Titanic, ce n’est pas le France ou la France ; non c’est notre planète Terre qui s’est engagée dans la voie de l’autodestruction. Comment éviter ce film d’horreur ?!

Décarboner par une transformation radicale de notre système énergétique

Chacun le sait maintenant : la terre se réchauffe. Jusqu’où ? Jusqu’à devenir inhabitable pour les humains, invivable pour le vivant ? Tout le monde commence à ressentir d’une façon ou d’une autre les conséquences du dérèglement climatique. Qui ne comprend pas encore le lien entre le réchauffement climatique et notre activité économique basée sur les énergies fossiles, d’une part, et notre consumérisme effréné, d’autre part ? Donc rester sous les +2°, éviter à tout prix les +4°.

Décarboner grâce à l’arrêt des énergies productrices de GES d’ici la fin du siècle, grâce aux énergies décarbonées (EnR et/sans nucléaire ?) mais aussi grâce à une consommation d’énergie mondiale globalement raisonnable.

Le scénario gagnant exige d’énormes transferts d’investissements vers les énergies nouvelles pour la sidérurgie, les cimenteries, le transport, l’agriculture, le chauffage… !

Donner du pouvoir de vivre aux plus pauvres et modestes par la redistribution de la richesse mondiale

L’extrême-pauvreté, avoir soif, avoir faim, ne pas pouvoir se laver, se loger, accéder à l’éducation, est insupportable pour tout être humain ! Tout pauvre a moralement droit de vivre dignement au regard des immenses possibilités de notre époque ! Dès lors, si l’on ne veut pas que ce droit à plus consommer des plus pauvres se traduise par une consommation mondiale au-delà des limites planétaires, des capacités actuelles de renouvellement du vivant, alors, une redistribution des richesses des plus riches vers les plus pauvres s’impose. Dès lors, les inégalités ne doivent plus croître mais au contraire se réduire ! Il n’y a pas d’autres solutions. Dès lors, tendre vers un revenu mensuel brut de 5.000 € par habitant tout pays confondu à l’horizon de 2100 paraît un objectif mondial souhaitable. Le chemin à parcourir est sévère, exigeant : la part dans la richesse mondiale des 50% les plus modestes doit être multipliée par 15, et celle des milliardaires (0,001% de la population mondiale) divisée par 100 ! Cet objectif de 5.000 € pour 2100 est intéressant parce qu’il fixe un objectif positif pour un très grand nombre de personnes, et n’est une contrainte et un effort que pour très peu de gens. Dès lors, la seule question qui se pose est : comment fait-on ? Car de toute façon, un pauvre ne peut pas se permettre de manger bio, un pauvre ne peut pas acheter une voiture électrique. Et ne lui parlons pas sobriété heureuse, il va s’énerver… Donc très clairement, un monde écologiquement viable passe par la justice sociale ! L’adhésion des plus modestes au projet écologiste passe inéluctablement par la justice sociale. S’il le faut, prenons quelque temps pour encore réfléchir au pourquoi du comment mais l’objectif est incontournable : compression de l’échelle des revenus réduite à 5 et celle des patrimoines à 10 et cela quel que soit le sexe et le pays. Reste à trouver le chemin.

Modifier nos modes de consommation

La seconde guerre mondiale puis la période de reconstruction terminées, de nombreuses personnes et familles, de nombreux pays se sont lancés dans le consumérisme grâce à une cocktail bien connu maintenant : de l’énergie fossile à profusion, des technologies de plus en plus sophistiquées et aussi, sinon surtout, la production en série et l’organisation scientifique du travail (OST) jusqu’aux cadences infernales, aux accidents invalidants ou mortels, au burn-out professionnels. Le problème n’est plus la famine, la disette ou la pénurie mais, à l’inverse, l’écoulement de la production de masse : arriver à faire consommer au-delà des besoins fondamentaux. Bienvenue dans la société de la consommation et du spectacle grâce à la publicité et à tous ses supports médiatiques ; hier les journaux, puis la télévision et maintenant le numérique partout et tout le temps. La consommation de biens matériels et l’accumulation d’un capital financier ne servent plus à satisfaire seulement un besoin matériel mais au-delà à honorer ses moindres désirs ou lubies et surtout, à façonner l’image ostentatoire de soi-même, à déterminer sa place, son statut dans la hiérarchie sociale au sein d’une société de plus en plus inégalitaire, fracturée… et du paraître.

Ce modèle a su convaincre les plus réticents. L’anti-modèle totalitaire soviétique s’est écroulé incapable de rivaliser et puis les pays du Sud se sont engouffrés eux aussi dans cette frénésie productive et consommatrice.

Mais la nature, notre environnement naturel aux dimensions limitées, aux conditions biologiquement déterminées ne peut pas soutenir une telle extension, une telle généralisation, une telle mondialisation du modèle consumériste synonyme de pollution, de prélèvements exorbitants de ressources naturelles. L’habitabilité de la terre pour l’humanité et sa viabilité pour de nombreuses espèces animales et végétales est dorénavant remise en cause !

En conséquence, l’une des questions majeures à résoudre pour notre génération est : comment permettre à certains de sortir de l’extrême-pauvreté, de la pauvreté, de la misère ; à tous, humains et éléments vivants non-humains, végétaux et animaux, d’atteindre un certain bien-être notamment matériel sans détériorer son environnement naturel ?

Cela implique d’orienter nos aspirations vers d’autres objectifs moins illusoires et matériels comme l’amélioration de nos connaissances et de notre société, la pratique des arts et du sport… Cela passe par une réduction drastique de la consommation et de l’accumulation par les plus riches, l’arrêt progressif de la publicité. Cela exige une production matérielle sans pollution et limitée aux capacités reproductives de la nature.

Ainsi, le temps de travail moyen annuel de chacun devrait passer de 2100 heures aujourd’hui à 1000 heures d’ici 2100 ! Plus de temps libre associé à la garantie de moins de prélèvements sur la nature ! Une meilleure consommation et un développement modéré de l’intelligence artificielle devrait permettre d’atteindre tranquillement ces objectifs sauf refus absurde des employeurs !

Réformer les mécanismes financiers internationaux

On peut miser sur la conscience individuelle, elle est nécessaire pour que chacun arrête de polluer, mange bio, surconsomme moins, génère moins de déchets… On peut aussi compter sur la contrainte légale de la puissance publique (taxes, normes) mais l’idéal, le plus efficace ne serait-il pas que les entreprises, d’elles-mêmes, modifient leurs processus de production et leurs produits ? Car ce sont bien nos produits industriels, agricoles, énergétiques qui polluent, qui surconsomment de la nature directement dans le processus de production ou via les consommateurs conditionnés par l’offre marchande et la publicité.

Le déploiement d’un modèle économique circulaire fondé sur la réutilisation, la réparation, la rénovation, le recyclage, le partage, le renouvelable plutôt que l’extraction, la fabrication neuve, la surconsommation et le déchet-jetable du système actuel dit « linéaire ». Certaines technologies sont devenues écologiquement complètement obsolètes (ex : toutes les machines à base d’énergie fossile). Dès que cela est possible des solutions de remplacement naturelles doivent y être substituées mais sinon la recherche et développement, l’innovation doivent proposer des techniques alternatives si possible « low-tech ».

Les dirigeants d’entreprise et les investisseurs actuels sont-ils capables de réaliser cette bifurcation ? D’observation, rien n’est moins sûr, englués que la plupart sont, dans leur cupidité et le courtermisme. Les salariés, notamment les cadres moyens et les ingénieurs, ainsi que les autres parties prenantes de l’entreprise sont-ils en mesure de se désolidariser des dirigeants économiques actuels, d’assumer le relai pour prendre les initiatives nécessaires ? Les politiciens aux manettes de la puissance publique sont-ils prêts à sortir de la zone d’influence des acteurs économiques actuels et à soutenir des solutions alternatives et de nouveaux acteurs entrepreneuriaux ? C’est un enjeu majeur : la bifurcation technologique passe par une mutation dans la gouvernance des entreprises et leur démocratisation.

Créer un fonds souverain mondial alimenté par les plus hauts revenus et les plus importants patrimoines financiers mondiaux peut aussi s’avérer très utile pour orienter l’investissement « vert ». Mais qui est prêt ou a les moyens de mettre en place un tel système qui ne manquera pas de susciter une énorme résistance de la part des plus riches ? L’ONU ? Le G7 ? Quelle instance mondiale démocratique aurait la légitimité d’une telle initiative ? Hier la SDN a été remplacée par l’ONU, l’heure est-elle venue de remiser l’ONU ? Mais quel système démocratique mondial mettre en place quand la démocratie trouve déjà tant de difficultés à s’implanter et même à se maintenir au niveau des nations de notre planète ?

Une fois de plus la question sociale/sociétale croise la question écologique.

Conclusion : un monde plus juste pour éviter l’iceberg

L’impasse écologique dans laquelle est engagée l’humanité sous l’autorité des acteurs économiques et politiques actuels est sinon évidente, au moins perçue par de plus en plus de citoyens-producteurs-consommateurs à l’échelle mondiale. Les multiples manifestations du dérèglement climatique, de l’érosion de la biodiversité et de la pollution qui se traduisent aussi par des problèmes de santé individuelle, crédibilisent complètement les alertes historiques des discours écologiques depuis 50 ans. Par contre, les conditions sociales et politiques d’une réorientation de notre modèle de développement ne sont encore que très, très minoritairement identifiées.

La convergence nécessaire des solutions démocratiques, sociales et écologiques aux défis auxquels l’humanité est confrontée, est à peine conscientisée et encore moins esquissée.

C’est la tâche spécifique des humanistes du moment à condition que leur vision du monde sorte de l’anthropocentrisme historique de l’humanisme. Les humanistes y sont particulièrement disposés en principe, eux qui ont toujours eu une démarche, un regard holistique de la réalité. A nous de prendre encore un peu plus de hauteur tout en nous engageant très concrètement dans la bifurcation de notre modèle sociétal dominant. Pas question d’un retournement à 180°, mais un changement de cap à 45° paraît absolument nécessaire.

Une dernière considération, l’idée d’un « fonds souverain mondial » et la plupart des données chiffrées présentées dans ce texte trouvent leur source dans le rapport mondial sur la justice de juin 2026 élaboré par la plateforme « global justice project » qui regroupe des économistes du monde entier autour de Thomas Piketty. L’avantage de ce rapport est de tenter de présenter une perspective de convergence des revenus et patrimoines mondiaux à l’horizon de 2100, une perspective positive pour la plupart des êtres humains et compatible avec un monde respectant les limites biologiques planétaires du XXIe siècle.

Fait le 18 06 2026

Philippe Marguerit

Pour aller plus loin :

  • Laboratoire sur les inégalités mondiales (World Inequality lab) :
    • le rapport sur la justice mondiale (Global justice project), 06/2026
  • Observatoire des inégalités :
    • Rapport sur les inégalités en France – édition 2026
    • Rapport sur les riches en France – édition 2026
  • The Shift Project :
    • Plan robuste pour l’économie française, sous la direction de Jean-Marc Jancovici, éd. Odile Jacob, parution prévue le 14 10 2026
    • Climat, crises : le plan de transformation de l’économie française, sous la direction de Jean-Marc Jancovici, éd. Odile Jacob, 01/2022

Nous utilisons des cookies afin de vous offrir la meilleure expérience possible sur notre site web. En continuant à utiliser ce site, vous acceptez notre utilisation des cookies.
Accepter
Refuser
Politique de confidentialité