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Le progrès contre la nature… ou avec elle ?

Image par Izhar Ahamed de Pixabay

Le progrès de l’humanité peut-il encore être pensé indépendamment des conditions naturelles qui rendent la vie possible ?

Et si le débat sur l’eau n’opposait pas l’agriculture et l’écologie, mais deux conceptions du progrès ?

Le projet de loi d’urgence agricole part d’une préoccupation légitime : permettre aux agriculteurs de continuer à produire dans un climat qui change. Pour cela, il cherche notamment à faciliter certains ouvrages de stockage de l’eau, à assouplir certaines règles relatives aux zones humides et à accélérer les projets hydrauliques. Mais ces assouplissements fragilisent précisément les milieux qui rendent l’agriculture possible à long terme : zones humides, captages, continuité des politiques de l’eau.

À mes yeux, la question de fond peut être formulée ainsi :

Le progrès consiste-t-il à lever les contraintes de la nature, ou à apprendre à composer avec elles ?

Dans une vision moderne héritée des deux derniers siècles, la nature apparaît souvent comme une limite qu’il faut dépasser grâce à la technique.

Dans une vision plus systémique, les “contraintes naturelles” ne sont plus seulement des obstacles. Elles deviennent les conditions de possibilité de notre prospérité.

Cela conduit à un déplacement assez profond : il ne s’agit plus seulement de chercher à apporter plus d’eau à l’agriculture, mais aussi de préserver le cycle de l’eau qui permette à l’agriculture d’exister demain.

Ce n’est pas un renoncement au progrès : c’est une autre définition du progrès.

Elle ne sépare plus la production agricole, les écosystèmes, le climat et les générations futures.

Elle considère qu’ils appartiennent à un même système vivant.

Le progrès de l’humanité ne peut plus être pensé indépendamment des conditions naturelles qui rendent la vie possible.

Le débat sur l’eau en est une illustration très concrète. Si l’on pense que les conditions naturelles sont extérieures au progrès, elles deviennent des contraintes administratives qu’il faut desserrer. Si l’on pense qu’elles sont constitutives du progrès, leur préservation devient un investissement dans notre avenir collectif.

Et c’est là que se trouve une voie de dépassement des oppositions actuelles. On parle souvent d’arbitrage entre économie et écologie. Mais si l’eau, les sols, les zones humides ou les pollinisateurs sont compris comme des infrastructures naturelles, alors les protéger n’est plus un coût environnemental : c’est entretenir le capital écologique sans lequel aucune souveraineté alimentaire durable n’est possible.

Cette conception du progrès ne demande pas de choisir entre l’humain et la nature. Elle propose de sortir de cette séparation elle-même. C’est peut-être cela, la véritable transition culturelle : passer d’une logique de maîtrise à une logique d’habitabilité, où l’on cherche moins à vaincre les conditions naturelles qu’à apprendre à bien vivre avec elles.

Et en l’occurrence, rien dans le projet de loi d’urgence agricole n’assure la préservation des ressources en eau.

L’agriculture n’a pas à choisir entre les ouvrages de stockage et la préservation des zones humides : elle a besoin des deux !

Alice Normand


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