Les débats sur les méga-bassines, les barrages de Sivens, de Caussade mettent médiatiquement en lumière la problématique de l’eau utilisée pour la production agricole française.
Ce secteur est le premier consommateur d’eau en France[1] : 57 % en moyenne de 2010 à 2018. Pour aborder ce sujet, il semble important de reprendre, en quelques mots, l’histoire du « paquebot agricole français ».
En 1961, la Loi Complémentaire d’Orientation Agricole initiée et portée par le Ministre Edgar PISANI[2] fait entrer l’agriculture française dans le productivisme et l’exportation. En une quinzaine d’années une « véritable action missionnaire » composée d’ingénieurs, de techniciens, d’organismes sociaux accompagnent, sur un concept d’exploitation familiale, près de 1,5 millions de paysans, aux pratiques souvent moyenâgeuses, vers le statut d’exploitants agricoles, voire parfois de chefs d’entreprises. Ainsi naît une organisation « planifiée » : formation, restructuration et aménagement fonciers, équipements collectifs ou privés d’appui à l’irrigation, appuis financiers, filières de production[3]. L’industrie amont (matériel, intrants) et aval (transformation, commercialisation) se créaient sous forme coopérative ou privée pour compléter l’équipage et positionner le secteur parmi les plus performants de la planète. A quelques exceptions près, la population « encore profondément d’esprit rural » soutenait le secteur et son évolution.
Cette navigation est évidemment fortement soutenue par l’Union Européenne au travers d’aides structurelles ou conjoncturelles suivant les marchés ou/et les tempêtes (régulations de productions, climat…) jusqu’en 1992, date de la mise en place d’une nouvelle PAC qui fige, en quelque sorte, le budget agricole européen en préconisant des mesures mieux adaptées aux contraintes environnementales.
Au bout de 20 ans, le paquebot, très difficile à manœuvrer, a creusé un long et profond sillage :
- Des hommes formés et particulièrement adaptés à une agriculture « hors sol ».
- Des rendements de production végétale et animale fortement multipliés (ex : blé tendre 25 à 70 qx/ha) sous l’effet de la mécanisation et de la génétique.
- Une campagne dépeuplée par un exode vers quelques activités industrielles et surtout tertiaires urbaines.
- Des regroupements fonciers qui font oublier l’exploitation familiale.
- Des pratiques de production faisant peu cas de la biodiversité : remembrements fonciers, intrants chimiques peu maîtrisés (engrais, produits de traitement), irrigation, cultures et élevages intensifs…
- Une déconnexion culturelle progressive avec « le monde urbain[4] »
A compter de 1992, une prise de conscience lente mais évidente permet de réviser progressivement certaines pratiques agricoles introduisant les cultures raisonnées et favorisant les productions bio.
L’eau indispensable à toutes les cultures et élevage n’a pas eu l’attention espérée… Le secteur agricole en est le premier consommateur (57 % de la consommation totale française d’eau douce – près de 2,3 milliards de m3)[5]. Une utilisation variable d’une région à une autre en fonction des saisons, des cultures, des pratiques et du contexte hydrologique. En France métropolitaine, l’impact est le plus important sur la saison estivale qui précipite certains territoires en rupture totale. Le réchauffement climatique accentue les difficultés d’approvisionnement en ressources d’une part et en régularité d’autre part.
Malgré tout l’eau reste « une assurance tous risques » pour l’exploitant agricole qui pratique abondamment l’irrigation « intensive ».
Dans ce contexte, l’empreinte hydrique[6] des produits consommés revêt une importance capitale pour l’écosystème de la planète. Doit-on consommer des mangues ou des avocats produits au sud de l’Andalousie ? Doit-on poursuivre la production de maïs « consommation »[7] dans la vallée de l’Adour ou de la pomme dans les vallées du Tarn et de la Garonne[8] ? Les exemples sont nombreux et font débat.
Une problématique qui ne se réduit pas simplement au niveau du producteur, cible populaire souvent privilégiée, mais nous engage tous en conscience, consommateurs, distributeurs, transformateurs, politiques….Une production végétale et animale pour qui et comment ?
Le paquebot de production agricole est confronté, plus que jamais, à de profonds choix stratégiques dans un contexte sociétal majoritairement urbain pas toujours conscient des mutations connues par ce secteur d’activité :
- Poursuivre une démarche d’agro-industrie exportatrice.
- Développer et aider une agriculture biologique distribuée en circuit court.
- Entretenir un territoire de plus en plus vidé de sa population.
- S’organiser pour un service d’accueil, d’hébergement, de loisirs…
- Offrir des lieux d’expérimentations sociales : travail à distance….
Évidemment, les pratiques de culture et d’élevage soucieuses des équilibres et de la protection adaptées à l’évolution climatique et au respect de la biodiversité doivent poursuivre leur évolution technique (recherches, adaptations variétales…) et leur appropriation par une majorité d’acteurs.
Mais des choix territoriaux, à l’image des PNR[9], pourraient de manière démocratique, soutenir des productions locales viables « sorte d’activité commune » acceptant par « solidarité » les risques d’égarements hydriques (réserves collinaires, stockage hivernal…). L’empreinte carbone y serait largement gagnante, (qualité des produits, circuits courts, revitalisation territoriale, appropriation culturelle locale).
Une multitude de bonnes chaloupes au service de certains territoires, du consommateur et de l’écosystème, en somme un réel projet de territoire.
Claude Lavergne
[1] Ministère de la Transition Écologique et de la Cohésion des Territoires
[2] Edgar PISANI : Ministre de l’Agriculture de (1961 – 1966) – Commissaire Européen chargé du Développement (1981 – 1985)
[3] Filière : organisation professionnelle par produit et ses dérivées (politique, technique, syndicale…) lait- viande- fruits et légumes…
[4] INSEE 2020 : 80 % de la population française habite en zone urbaine
[5] Banque Nationale des Prélèvements Quantitatifs en Eau (2010 – 2018)
[6] Empreinte hydrique : volume total d’eau virtuelle utilisée pour produire un produit ou un service –
Empreinte hydrique moyenne par aliments pour 1 kg : ex : légumes : 320 l – fruits : 960 l – viande bovine : 15 400 l – café : 17 200 l
[7] Maïs destiné à la consommation animale et à l’industrie fortement cultivé et irrigué dans le sud ouest
[8] Les vergers de pommiers sont généralement irrigués par « gouttes à gouttes » mais leur protection du gel se fait par aspersion (doubles installations d’irrigation)
[9] PNR : Parc Naturel Régional, zone visant à préserver et gérer durablement des territoires dont le patrimoine naturel, culturel et paysager présente un intérêt particulier.