Qui n’a jamais entendu parler du « pouvoir d’achat » ? Mais qui a déjà rencontré le concept de « pouvoir de vivre » ?
Quel lien y a-t-il entre ces deux idées ? Le concept de « pouvoir de vivre » a-t-il vocation à remplacer celui de « pouvoir d’achat » ? A voir ensemble.
En tout cas, le pouvoir d’achat reste l’une des… si ce n’est la préoccupation majeure des Français exprimée dans les multiples sondages publiés à l’occasion en particulier des élections générales en France.
Le « pouvoir d’achat » : Un concept historique défini et quantitativement mesurable
L’expression « pouvoir d’achat » apparaît dans l’espace public à la fin du XIXe siècle et, depuis le début du XXe, elle devient le support de polémiques et de revendications contre la paupérisation des classes populaires suite à la hausse erratique et parfois forte des prix des biens de consommation courante.
Avec la création de l’INSEE[1] en 1946 puis du « salaire minimum interprofessionnel garanti » (SMIG[2]) en 1950, le concept de « pouvoir d’achat » est mis en équation et fait l’objet de mesures périodiques.
Ainsi, le pouvoir d’achat des ménages se calcule à partir du revenu disponible brut (RDB) soit :
- les revenus d’activité du travail (salaires, honoraires, bénéfices des artisans et commerçants…) et les revenus de propriété (intérêts, dividendes, loyers perçus…)
- augmentés des prestations sociales reçues (minima sociaux, allocations familiales, pensions de retraite, indemnités chômage, etc.)
- diminués des cotisations sociales et des impôts versés
Le pouvoir d’achat correspond, de fait, à la quantité de biens et de services qu’un revenu permet d’acheter. Il dépend donc de 2 facteurs : le niveau du revenu et celui des prix. Si le revenu disponible brut augmente plus vite que l’évolution des prix (inflation), alors le pouvoir d’achat augmente ; dans le cas inverse, il diminue. Ainsi, sur une période donnée, le RDB peut très bien augmenter mais le pouvoir d’achat néanmoins diminuer parce que le taux d’inflation (indice des prix à la consommation) s’avère supérieur au taux d’augmentation des revenus. Le consommateur peut alors normalement constater concrètement qu’il n’est plus en mesure de s’acheter autant de biens et services qu’auparavant.
Le concept de « pouvoir d’achat » : un outil de justice sociale ?
D’après l’INSEE, le pouvoir d’achat des Français par unité de consommation (UC) a été multiplié par 3,2 depuis 1960. Ce n’est pas forcément ressenti ainsi par la population parce que, d’une part, sa croissance s’est nettement ralentie depuis une quinzaine d’années et, d’autre part, les dépenses contraintes comme celles du logement ont plus vite augmenté. Ainsi, le pouvoir d’achat « arbitrable » n’a été multiplié que par 1,5 depuis 1975.
Mais si les Français et leurs représentants politiques sont très sensibles à l’évolution du pouvoir d’achat, celui-ci est très différent selon les ménages avec d’un côté, des Français qui vivent dans une précarité forcée récurrente alors que d’autres perçoivent des revenus plus ou moins largement au-delà de leur niveau de consommation.
En 2023, le taux de pauvreté a franchi le seuil des 15% soit 9,8 millions de Français (15,4%) vivant avec moins de 1337 € par mois[3] ! Pour ces personnes ou ces familles, se chauffer, se payer un vêtement, régler ses factures de loyer et de fluides (eau, électricité, gaz) à échéance, manger sans se priver de viande ou de poisson, sortir voir un film ou prendre quelques jours de vacances peut poser problème. Oui en France, des hommes et des femmes survivent sans domicile fixe (350.000) ou sans travail (580.000 chômeurs longue durée) ou dans l’instabilité professionnelle (5,2 millions, 16,9% de la population active en sous-emplois, temps partiels imposés, CDD, intérim, au chômage…).
A l’inverse, 4,8 millions de personnes sont considérées comme riches car vivant avec plus du double du revenu médian[4] et 6,5% des ménages français (203.000 environ) sont millionnaires grâce à leur patrimoine immobilier et financier. Ces dernières années se caractérisent d’ailleurs par un « décollage », une « envolée » des hyper-riches. En outre, au sein des pays les plus riches, la France, avant redistribution, figure parmi les pays les plus inégalitaires derrière le Royaume-Uni et surtout les Etats-Unis même si, après impôt, elle arrive dans la moyenne entre l’Allemagne et les Pays-Bas[5].
Mais plus intéressant encore, les données ci-dessous, correspondant aux français divisés en 5 groupes égaux, des 20% les plus pauvres (C1) aux 20% les plus riches (C5) pour l’année 2022 :
| Nature des dépenses | C1 | C2 | C3 | C4 | C5 | total |
| Taux d’épargne nette | -29 | 0 | 6 | 10 | 27 | 11 |
| RDN des ménages | 14400 | 23000 | 28900 | 35700 | 58800 | 32200 |
| Consommation finale | 18500 | 22900 | 27000 | 32300 | 43000 | 28800 |
| Source Insee, données 2022 | ||||||
Pour 60% des français (de C3 à C5), le revenu net disponible (RND) est supérieur à leur consommation réelle ! Bien sûr, ces données varient d’une année à l’autre parce que l’épargne de précaution et l’inflation peuvent plus ou moins influencer les comportements, mais il reste néanmoins évident que, pour une majorité de français, le revenu disponible est supérieur aux besoins financiers de consommation courante. Ainsi, 40% de l’épargne des ménages est financière (6,6 Mds en comptes courants, produits d’assurance, détention de capital d’entreprises), le reste est immobilier.
La particularité des données 2022 est que la strate C1 présente un taux d’épargne négatif : les Français les plus modestes ont, cette année-là, consommés plus que leur revenu annuel : leur pouvoir d’achat a été nettement inférieur à leur consommation réelle ! Comment est-ce possible ? En ponctionnant sur les quelques fonds économisés les années antérieurs mais surtout en empruntant grâce notamment au crédit à la consommation[6] qui touche essentiellement les familles pauvres, monoparentales ou victimes d’un événement exceptionnel imprévu (perte d’emploi, séparation, problèmes de santé…). Il faut savoir que plus de la moitié de la population française ne dispose que d’un montant inférieur à 1500 € en solde bancaire courant.
Il est ainsi clair que la publication régulière des données statistiques autour du concept de « pouvoir d’achat » ne permet ni d’endiguer la pauvreté et la précarité, ni de supprimer les inégalités de revenus.
Le « pouvoir d’achat » : Un concept criminogène au champ limité ?
En fait, le concept de « pouvoir d’achat » n’exprime que très imparfaitement le degré de satisfaction des besoins réelles des populations.
En effet comme son nom le suggère, il ne couvre – plus ou moins bien comme vu ci-dessus – que les besoins monétisables, marchandisables. Or beaucoup de nos besoins se situent hors du champ commercial. Pensons en particulier aux services publics gratuits comme l’éducation ou, dans une grande partie, la santé. Mais d’autres besoins indispensables à l’humanité tel qu’un air de qualité, des relations sociales multiples et apaisées ne sont pas aujourd’hui globalement marchandisés.
En outre, depuis plus d’un demi-siècle, il devient évident que la satisfaction de la plupart des besoins marchandisés se fait au détriment d’autres besoins notamment naturels : se déplacer en voitures produit des GES contribuant au réchauffement climatique…
Pire, en collant, l’évolution du « pouvoir d’achat » au taux d’inflation, le concept de « pouvoir d’achat » devient une source non négligeable d’inégalité à travers plusieurs mécanismes dont deux essentiels ! En effet, l’application mécanique du taux d’inflation annuel à l’augmentation générale des revenus (salaires, retraites…) tend à :
- accroître les écarts de potentialités de consommation : augmenter de 4% un revenu de 1000 ou 10000 € revient à une augmentation de 40 ou 400 € : 360 € d’écart ! 400 € soit 40% du revenu à 1000 € !
- vu la répartition de l’utilisation des revenus entre consommation et épargne, sous prétexte de maintenir le « pouvoir d’achat », augmenter les revenus les plus élevés dans la même proportion que les autres revenus, revient aussi à accroître l’épargne
Mais par ailleurs, s’il est louable de ne pas laisser augmenter la précarité du fait de l’inflation, le concept de « pouvoir d’achat » tend à focaliser l’attention générale sur la consommation et faire de la société, une société de la consommation voire de la surconsommation grâce à des phénomènes complémentaires comme la publicité ; publicité qui, elle-même, crée un sentiment de frustration chez les plus modestes et même au-delà.
Ainsi, le « pouvoir d’achat » apparait comme étant ce qu’il est : le concept vieillissant d’une époque révolue.
Le « pouvoir de vivre » : un concept miraculeux ?
Quel serait dès lors l’intérêt spécifique du concept de « pouvoir de vivre » ? Pour répondre à cette question, donnons la parole à Patrick Viveret[7] :
« La notion de pouvoir de vivre est à la fois plus large et plus profonde » que celle de pouvoir d’achat… « La notion de pouvoir de vivre, comprend, d’une part, tout ce qui permet de rester en vie, tel que l’accès à l’eau, à la nourriture et à un service de santé convenable. Mais c’est également tout ce qui permet aux êtres humains d’avoir une vie qui vaille la peine d’être vécue. C’est la question du bien vivre : cela dépend du bien-être culturel, de la faculté de trouver un sens à sa vie ou encore de la qualité relationnelle de notre société. »
Reprenons l’idée que le « pouvoir de vivre » est plus large et plus profond que celle de « pouvoir d’achat » car le pouvoir de vivre vise tout d’abord à couvrir l’ensemble des besoins en biens et services des êtres humains qu’ils soient marchands ou non. Cet aspect est particulièrement important dans un pays comme la France où une partie importante des besoins (sécurité, justice mais aussi éducation, santé…) est assurée par la puissance publique (Etats, collectivités territoriales et organismes publics divers), dans le cadre institutionnel de « l’Etat providence » et du « service public ». Dès lors, la question des ressources de la puissance publique se pose tout autant que celle du pouvoir d’achat individuel des Français. Or depuis 1974, la dette publique française ne cesse d’augmenter[8]… jusqu’au stade d’un surendettement ? Il devient urgent de réfléchir aux modalités de notre modèle social et à la pertinence des slogans à l’emporte-pièce sur le « ras-le-bol fiscal des français » ou sur la réduction de l’écart entre revenu brut et net ou encore sur la réduction des prélèvements obligatoires car l’école publique, les hôpitaux, la justice… souffrent cruellement de manques de moyens… d’où leur qualité en baisse, d’où le transfert vers le privé… d’où une ponction supplémentaire sur le pouvoir d’achat individuel. Cette situation est mortelle pour notre pacte républicain… et pour le pouvoir de vivre de chacun.
Autre problème dont la plupart d’entre nous commencent à être conscients : la production marchande de biens aujourd’hui se fait largement au détriment de l’environnement naturel dont nous avons besoin (réchauffement par les GES, pollution plastique et chimique de l’eau, des sols, de l’air…) d’où d’énormes répercussions sur notre santé (obésités, cancers, maladies cardiaques…) et sur nos biens (destructions par incendies, inondations…) dont nous commençons seulement à ressentir les effets ! Aussi aujourd’hui, à défaut d’une sérieuse transition de notre système de production, toute augmentation de notre pouvoir d’achat se traduit par une insatisfaction renforcée de nos autres besoins non marchands au point que, l’habitabilité humaine de la terre est mise dorénavant en question. Il y a vraiment urgence à passer à un modèle économique circulaire. Ainsi, dans tous les cas, le « pouvoir d’achat » n’est au mieux qu’un élément du « pouvoir de vivre ».
L’autre grand avantage du concept de « pouvoir de vivre » tient à la conception qu’en ont ses concepteurs comme les membres de l’association « le Pacte du pouvoir de vivre »[9] qui, en effet, militent pour un « pouvoir de vivre » digne et décent visant à ce « que personne ne soit laissé sur le bord du chemin, sans protection[10] ». La mécanique actuelle du pouvoir d’achat, certes révisable mais non révisée, tend à privilégier la consommation, la surconsommation et même au-delà l’épargne des plus riches français tout en laissant, voir renforçant, la précarité des plus pauvres et modestes car les nouvelles problématiques écologiques touchent d’abord les plus précarisés financièrement. Qui vit dans son HLM au bord du périf, qui souffre de la chaleur ou du froid dans sa passoire thermique, qui ne peut se payer que de la malbouffe, qui rechigne à se soigner… Dans le cadre d’un « pouvoir de vivre décent pour tous » rééquilibrer la distribution des richesses ne serait pas si difficile que cela… si les citoyens l’exigeaient. On pourrait bloquer les hauts revenus ou augmenter d’une somme forfaitaire tous les français pour compenser l’inflation voire même augmenter inversement proportionnellement les revenus dans les entreprises. De même, on pourrait rééquilibrer les patrimoines entre les personnes privées et la puissance publique sans trop de dommages individuels en remettant à la puissance publique les héritages[11] les plus élevés. Cette dernière s’en servirait pour financer ses services publics et abonder un fonds souverain national qui financerait les investissements tout particulièrement en direction de la transition écologique. Tout cela est possible… au citoyen de le décider et avant, d’en débattre avec lucidité et si possible hors de la pression idéologique des influenceurs en tout genre, des vendeurs de pacotilles ou des cupides magnats de la finance mondiale !
Le « pouvoir de vivre » : ses limites à surmonter !
Pas plus que l’évolution du PIB, celle du « pouvoir d’achat » ne saurait témoigner, mesurer le progrès, le développement d’une société ou d’une époque malgré la solidité et la longévité de cet indicateur statistique. Mais le « pouvoir de vivre » avec sa prétention à couvrir l’ensemble des besoins humains dans une problématique à la fois sociale, environnementale et démocratique, devient difficile à mettre en équation tout comme le bonheur d’une population[12].
Mais ne serait-il pas malin de limiter l’évaluation du « pouvoir de vivre » à l’agrégat de quelques indicateurs préexistants sélectionnés pour leur pertinence sociale, écologique et démocratique sans en tirer un indice global qui a forcément tendance à en masquer les composantes.
Quelques exemples de critères :
- social : pouvoir d’achat par UC, espérance de vie, féminicide, inceste, meurtre, jour du travail gratuit des femmes…
- écologique : jour du dépassement, émission de carbone, nombre d’obèses, consommation de pesticides, consommation de plastique…
- démocratique : abstention lors des élections, nombre de référendum,
Un groupe de citoyens réunis par exemple en Convention Citoyenne du « pouvoir de vivre » pourrait travailler à la sélection de ces critères. Des travaux préparatoires pourraient être engagés sans tarder par des associations comme le « Pacte du pouvoir de vivre ».
Un rapport du « pouvoir de vivre » pourrait annuellement être publié comme il existe un rapport sur les inégalités et sur bien d’autres sujets. Ne pourrait-on pas envisager un débat annuel à l’Assemblée nationale sur l’évolution du « pouvoir de vivre » ?
Dans l’immédiat, il est temps de suspendre ces travaux. Mais mettre en avant dorénavant le « pouvoir de vivre » plutôt que le « pouvoir d’achat » devient un impératif sociétal. Ceci dit, cette « apparente petite mutation sémantique » n’est qu’une modeste expression de l’ampleur des défis démocratiques, sociaux et écologiques qui sont devant nous. Le temps est celui des modifications structurelles et celles-ci ne se feront pas sans résistance. Dès lors, tout dépend de la volonté et de la mobilisation des citoyens…
Le 23 07 2026
Philippe Marguerit
[1] INSEE : Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques est une agence de l’Etat qui collecte, produit, analyse et diffuse des informations sur l’économie et la société françaises.
[2] SMIG : devenu SMIC en 1970 est le salaire minimum horaire en dessous duquel aucun salarié de plus de 18 ans ne peut être payé. Il a pour double objectif de favoriser la consommation et lutter contre la pauvreté. Les smicards sont 12,2 millions soit 12,4% des salariés en France.
[3] Le niveau de vie médian en France s’élève à 2146 € par mois pour une personne seule
[4] Voir le rapport de l’Observatoire des inégalités sur les riches de juin 2026
[5] Cf. le rapport sur les inégalités en France de l’Observatoire des inégalités, juin 2025
[6] 476000 personnes inscrites au fichier du surendettement (FICP) contre plus de 800000 10 ans plus tôt.
[7] Patrick Viveret né en 1948 est un philosophe et essayiste altermondialiste, conseiller maître honoraire à la Cour des comptes, auteur de nombreux ouvrages, membre du « Pacte du pouvoir de vivre »
[8] Dette publique française : 14,5% du PIB en 1974, 115,6% en 2025 soit 3461 Mds € soit 50.000 € par français
[9] Association créée en mars 2021 comprenant plus de 50 membres dont : Réseau Action Climat, Unadel, CFDT), ATD Quart Monde, FAGE), Fondation pour le logement), La Mutualité française, Le mouvement associatif, UNSA, Uniops…
[10] Extrait du manifeste du « Pacte pour le pouvoir de vivre »
[11] 5000 à 9000 Mds vont être transférés par héritage dans les années à venir : un montant historique. Seuls 13% des héritages dépassent 100000 € en France, les 2/3 inférieurs à 30000 €.
[12] Voir tout de même l’indice du bonheur mondial (France 35eme position en 2025) publié depuis 2012 par l’ONU