« Humanisme » : un mot usé, comme le prétendent certains ? Une idée dépassée, inopérante ? Transhumanisme, intelligence artificielle et volonté de puissance semblent avoir rendu obsolète, en ce XXIe siècle, le simple éloge de l’humain en ce qu’il porte de plus fort et de plus attachant, avec ses valeurs de solidarité et de dignité. Cet éloge a longtemps comporté des ambiguïtés et des excès sur lesquels il faut revenir pour définir un humanisme contemporain.
A l’ère de la remise en question de la démocratie, qui nous conduit progressivement vers les totalitarismes technologique et politique, l’humanisme n’est-il pas plutôt une notion féconde et vivante, toujours repensée et à repenser, au rythme des mutations d’un monde dont nous, humains, devons, impérativement penser les évolutions, avec leurs conséquences ?
Parmi ces conséquences, celles d’aujourd’hui comme celles de demain, catastrophes naturelles et destruction de notre environnement figurent au premier plan avec les dérives socio-politiques qui les accompagnent. Si les dérives nous effraient, alors l’inquiétante accélération des mutations climatiques et de la destruction de notre environnement ne peuvent que nous effrayer aussi. Dans ce contexte alarmant, de quel secours peut nous être une pensée humaniste?
Questions pour un humanisme contemporain
Comment ne pas revendiquer un humanisme philosophique, qui est avant tout une tradition de pensée critique ? Avec clarté et simplicité, Robert Haulotte met en lumière le paradoxe de notre condition humaine : « Humanisme s’entend de tout effort de l’esprit humain qui, affirmant sa foi dans l’éminente dignité de l’homme, dans son incomparable valeur et dans l’étendue de ses capacités, vise à assurer pleinement la réalisation de la personne humaine. »
La pensée critique est un effort et traduit une responsabilité pleinement assumée. Abdennour Bidar développe ainsi la réflexion: « l’être humain doit être à la hauteur de sa puissance, il doit la maîtriser et en faire bon usage. A grand pouvoir, grande responsabilité. A grand potentiel, grand effort ». Voilà le fondement d’un humanisme moderne. Aujourd’hui plus que jamais, l’affirmation de la dignité de l’homme et de ses capacités étendues est indissociable de l’idée de responsabilité : responsabilité vis-à-vis de de la nature, de notre environnement et, vis-à-vis de nos frères humains.
Parce qu’elle est en lien avec notre responsabilité, la voie de l’effort ainsi ouverte n’est en rien punitive. Souvent oubliée dans les approches contemporaines de l’humanisme, cette dimension ne peut que nous rendre optimistes. L’effort est d’abord celui du constat et de la recherche de vérité; c’est ensuite celui de la pensée et de la construction intellectuelle ; c’est enfin celui de l’engagement et de l’action.
Cette voie n’est ni triste ni fataliste. Elle nous interroge sur nos limites. L’humanisme s’est développé en Occident selon deux voies antinomiques. La première est celle d’une sorte de divinisation de l’humain, dont la mission fondamentale serait la maîtrise de la nature. Quant à la seconde, Montaigne l’a décrite en ces termes: «Je reconnais en tout homme mon compatriote.»[1]
La valorisation ancienne des devoirs de l’homme envers ce que l’humain peut devenir, c’est-à-dire la promotion des capacités humaines à évoluer vers plus de dignité, plus de responsabilité, plus de connaissance mais aussi vers une plus grande conscience d’être au monde, cohabite désormais avec un autre humanisme, plus dirigé vers le présent. Cet humanisme moderne promeut légitimement les droits de l’individu, s’indigne contre les atteintes à l’humanité, pour mettre fin à l’asservissement et l’exploitation de l’homme par l’homme.
L’urgence écologique, sociale et éthique nous conduit à associer ces deux évolutions majeures de nos sociétés contemporaines, pour créer non pas un nouvel humanisme[2] car les fondamentaux sont toujours présents, mais d’un humanisme élargi aux dimensions du monde contemporain.
Un humanisme vivant …
La pensée antique, celle de la Renaissance et celle du siècle des Lumières ont posé des fondements qui, bien interprétés, demeurent ceux de l’humanisme contemporain. Mais la vision de l’humain valorisée dans ces périodes prend vraiment sens pour les périodes qui les ont produites et promues, dans des contextes qui justifiaient la promotion des capacités humaines.
Les contradictions philosophiques et morales que l’idée d’humanisme, qui questionne celle d’universalisme, a engendrées au cours des siècles, ont permis de redéfinir la notion, en particulier par rapport à la tradition de la technocritique[3] ou à la critique anti-colonialiste.
Oui, l’être humain, avec sa capacité à se transcender que lui reconnaissaient les philosophes des Lumières, peut toujours aller au-delà de lui-même. Mais jusqu’où et avec quelles valeurs? C’est bien la question de la maîtrise et de la limite qui interroge notre lecture contemporaine de l’humanisme.
Maîtrise et limite : des notions à nuancer et à repenser dans la perspective philosophique et sociale que certains chercheurs définissent aujourd’hui comme « Lumières à l’âge du vivant ».
La valeur de l’être humain a longtemps été associée à une volonté de se dissocier de la nature. Cette volonté, théorisée et assumée, a omis la base biologique qui l’inscrit dans cette nature. Or notre humanité présuppose cette inscription.
De nouveaux impératifs se présentent à l’homme. Sous la forme d’une maxime, le philosophe Hans Jonas en formule ainsi le principe général : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre. » « Authentiquement humaine » : cela nous renvoie aux sources de l’éthique que sont solidarité et responsabilité.
…au service du vivant
L’éthique que nous héritons du passé ne permet pas aujourd’hui de nous déterminer et de prendre des décisions dans un contexte inquiétant de destruction de l’environnement et de changement climatique. La nature n’est pas dotée d’une valeur propre ou intrinsèque, qui intègrerait l’homme au vivant.
Doter la nature d’une valeur propre[4] implique de penser autant les transformations de notre environnement naturel que les transformations techniques de notre nature d’êtres humains, qu’elles soient génétiques ou mécaniques. La réflexion est vaste mais incontournable. Elle est philosophique et juridique.
Lorsque Laurent Fonbaustier affirme la nécessité d’une refondation écologique du monde, il propose, en juriste de l’environnement, de construire un droit mésologique[5], c’est-à-dire un droit qui prenne en compte notre milieu de vie dans notre relation avec lui.
Un humanisme au service du vivant est un humanisme qui pense un futur humain. Il ne s’adresse pas seulement à la conduite individuelle mais à une pensée collective et notre responsabilité envers l’humanité concerne les générations futures. Corine Pelluchon prône la promotion de nouvelles Lumières, c’est-à-dire d’un humanisme refondé, dont le contenu soit positif et prenne en compte les défis du XXIe siècle. Ces défis sont, écrit-t-elle, « à la fois politiques, écologiques et liés à notre manière de cohabiter avec les autres, humains et non humains ».
Marie-Hélène Garelli
Bibliographie
Abdennour Bidar, Histoire de l’humanisme en Occident, Paris, Dunod, 2021.
Laurent Fonbaustier, La refondation écologique du monde, Paris, PUF, 2026.
Robert Haulotte, article « Humanisme », Encyclopédie Larousse, 1974.
Hans Jonas, Le Principe responsabilité, Paris, 1979, réed. Flammarion, 2013.
Edgar Morin, «Derrière l’humanisme, l’humain », https://publications.ut-capitole.fr/id/eprint/20278/1/Roggero_20278.pdf
Corine Pelluchon, Les lumières à l’âge du vivant, Paris, Seuil, 2021.
Marta Torre-Schaub et Catherine Le Bris (éd.), La nature a-t-elle des droits ? Paris, Mare&Martin, 2026.
[1] Pour Edgar Morin, il faut abandonner la première et régénérer la seconde. Nul besoin selon lui d’un nouvel humanisme.
[2] Pour les philosophes contemporains, nous n’avons pas besoin d’un nouvel humanisme, mais d’un humanisme refondé, repensé.
[3] La voie a été ouverte dès 1956 par Günther Anders avec L’obsolescence de l’homme, qui montre l’écart entre nos capacités techniques de fabrication et les autres facultés de l’être humain que sont les émotions, la pensée, le sens de la morale et la sensibilité humaines.
[4] C’est la question posée par les chercheurs contemporains en droit de l’environnement, en particulier dans l’ouvrage collectif La nature a-t-elle des droits ?
[5] La mésologie est la science qui étudie la relation des êtres vivants (humains ou non humains) avec leur milieu de vie.