Enfants de la nature et curieux, nous sommes toujours plus orientés vers l’accumulation de connaissances sur les phénomènes naturels qui nous entourent. Et il faut dire que la nature nous le rend bien.
Pour l’esprit curieux et ouvert, les fonctionnements des écosystèmes recèlent des inventions étonnantes. Nous avons même développé une branche de progrès technique par le bio mimétisme… Ces inventions de la nature sont de celles dont notre époque dira qu’elles ont « un effet wouahou » ou « wow »… Certes, mais cette accumulation nous abreuve aussi d’un wow comme « world of warcraft »…. S’il est utile de toujours plus documenter les atteintes à la biodiversité et surtout l’étude de ses mécanismes, il est important de ne pas se laisser hypnotiser par cette découverte. Le piège est sérieux. Tellement qu’il a été mis en œuvre avec efficacité par des acteurs qui avaient intérêt à ce que les constats ne permettent pas de passer à l’action. Ainsi la soif de connaissance a permis paradoxalement de creuser et fabriquer l’ignorance. Les industriels du tabac, des ressources fossiles, des pesticides, des Pfas ont intelligemment nourri les questionnements sur les atteintes à l’environnement et à la santé en expliquant que dans des systèmes aussi multifactoriels, il importait avant d’agir, de parfaitement décrire ce que l’on voit. Un peu comme une personne qui voit un incendie terrifiant par sa fenêtre mais s’obstinerait à essuyer la légère buée de condensation de son haleine sur la vitre en disant qu’il lui faut mieux voir. Il y en a même qui s’acharneraient à considérer comme suspect que de la buée se fasse, vu que si il y a un incendie, la vitre « devrait » être chaude… Donc que l’incendie n’existe pas… Et que l’urgence est de résoudre cette interrogation (la réponse est que son double vitrage se réchauffe lentement. Mais on s’en fiche, quand le sage montre la lune, le singe discute du doigt …).
Depuis 2018, se cristallisent ainsi les positions sur la biodiversité : nous en savons déjà assez pour agir. Quels que soient le goût et la curiosité des rationalistes, il est marginal de continuer à préciser l’image. En revanche, depuis 2018, on peut constater que des initiatives constructrices sont à l’œuvre, ne se cachent plus, ne sont plus considérées comme des délires d’écolo hypersensible.
Le rapport IPBES de 2019 a essayé d’être un électrochoc mondial : en mai 2019, la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) — souvent appelée le « GIEC de la biodiversité » — a publié une évaluation mondiale sur un mode alarmant, alertant sur le fait que « la nature décline globalement à un rythme sans précédent dans l’histoire humaine » et que « le taux d’extinction des espèces s’accélère, provoquant dès à présent des effets graves sur les populations humaines du monde entier ». Ce rapport a servi de base scientifique à toutes les mobilisations internationales qui ont suivi. L’effet «consensus scientifique » copié sur le mécanisme GIEC a commencé à produire.
L’accord de Kunming-Montréal (COP15, décembre 2022) a tenté d’être l’équivalent de l’Accord de Paris pour la nature, accord qui n’avait pas encore été vidé de son efficacité par le retour en arrière que l’on perçoit dans de nombreux pays majeurs. C’est sans doute l’avancée diplomatique la plus emblématique de la période. L’accord vise à protéger 30 % des terres, des zones côtières et des eaux intérieures de la planète d’ici à la fin de la décennie. Adopté par 196 États signataires, il instaure un nouveau « Cadre mondial pour la biodiversité » composé de 4 objectifs et 23 cibles d’action. Parmi les engagements financiers, les pays riches s’engageaient à fournir 20 milliards de dollars par an jusqu’à 2025, puis 30 milliards de dollars par an d’ici 2030 aux pays en développement, soit le triple de l’aide internationale de l’époque. L’accord vise aussi la réduction des subventions néfastes à la nature à hauteur de 500 milliards de dollars par an d’ici 2030.
Devant les appétits croissants sur les ressources marines, le traité BBNJ sur la haute mer (2023-2026) tente de protéger l’improtégé. Le texte a été finalisé lors d’une conférence intergouvernementale à l’ONU le 4 mars 2023, adopté le 19 juin 2023, et est entré en vigueur le 17 janvier 2026. Alors que le cadre historique de la convention de Montego bay est localement mis à mal par le conflit avec l’Iran, ce nouveau cadre mondial pourra-t-il résister ? La haute mer représente plus de 60 % de l’Océan et abrite une biodiversité marine exceptionnelle, largement méconnue et vulnérable aux activités humaines à travers par exemple ces nouveaux « continents » de particules plastiques et de déchets. Jusqu’à présent, ces espaces ne bénéficiaient pas d’une protection internationale coordonnée. Le traité repose sur quatre piliers :
- partage des ressources génétiques marines,
- création d’aires marines protégées en haute mer (une première !),
- obligation d’évaluations d’impact environnemental,
- renforcement des capacités scientifiques. L’accord a atteint le 19 septembre 2025 le seuil des 60 ratifications nécessaires à son entrée en vigueur, avec 73 ratifications au total.
Enfin, un infléchissement est important : alors que jusqu’à présent l’essentiel du rapport à la biodiversité était sa protection, avec des débats nombreux sur la protection intégrale, ou l’établissement de modes de vie compatibles, la restauration des écosystèmes devient un élément important. 2025 marque un basculement vers des politiques actives de restauration des écosystèmes. Zones humides, forêts dégradées et écosystèmes marins font désormais l’objet de programmes de restauration à grande échelle. La restauration n’est plus seulement perçue comme un outil de biodiversité, mais aussi comme un levier climatique, combinant atténuation du changement climatique, adaptation et protection du vivant. En France, en 2023, 3,8 milliards d’euros ont été consacrés à différentes actions liées à la biodiversité, telles que la restauration de milieux naturels, la réintroduction d’espèces menacées ou la gestion d’espaces protégés. La Stratégie nationale biodiversité 2030 de la France a pour objectif de stopper puis d’inverser l’effondrement de la biodiversité, en proposant 39 mesures précises autour de 4 axes :
- réduire les pressions,
- restaurer la biodiversité dégradée,
- mobiliser tous les acteurs,
- garantir les moyens d’atteindre ces ambitions.
Enfin, parce que souvent le droit mou n’est pas forcément le constat de l’impuissance mais parfois annonce des prises de consciences, en 2025, une opinion consultative rendue par la Cour internationale de Justice a rappelé que les États ont l’obligation de prévenir des dommages environnementaux graves.
Jean-Luc Pujol