« L’eau est le principe de toutes choses », affirme Thalès : tout ce qui existe dérive de l’humidité élémentaire.
Ce n’est un secret pour personne, l’eau est à l’origine de toute vie. Elle est présente dans tous les récits cosmogoniques, de toutes les cultures.
Sur le lac Titicaca entre la Bolivie et le Pérou, le mythe créateur est celui du Dieu Viracocha qui sort des profondeurs de l’eau et créa le Soleil, la Lune et les étoiles.
Au temps ancien, Ulysse dût affronter Poséidon, dieu des Mers ou s’est laissé dériver, expérience du décentrement, vers les pays merveilleux des Phéaciens.
Source de vie est de mort, nous passons les premiers mois de notre vie dans le liquide nourricier. Le Gange en Inde est purificateur. Les Égyptiens confiaient leurs morts aux barques qui les menaient dans l’autre monde.
Elle est de tout temps symbole de purification, frontière entre le sacré et le profane après le baptême. Elle est bénite pour chasser le mal.
Au-delà de la simple boisson, on ne compte plus les sources miraculeuses aux vertus médicinales, jusqu’à la fontaine de jouvence promettant l’immortalité. « Un des caractères qu’il nous faut rapprocher du rêve de purification que suggère l’eau limpide, c’est le rêve de rénovation que suggère une eau fraîche. On plonge dans l’eau pour renaître rénové. » Nous conte Gaston Bachelard dans son essai « L’eau et les rêves ».
Elle sait se faire violente et mortelle depuis le déluge de Noé aux catastrophes répétées dues aux dérèglements climatiques de nos jours, entre sécheresses et inondations.
Dans beaucoup de cultures des peuples autochtones, on dit que le fleuve est doté d’un esprit. Il s’agit d’un être vivant et communiquant. Lorsqu’on pêche dans un fleuve, on demande la permission au fleuve et on le remercie pour sa gratitude. On limite le prélèvement à ce qui est nécessaire.
Avec l’apparition de l’agriculture, 9000 ans av. J.-C., l’eau devient une ressource à exploiter et à contrôler. Elle sera alors un enjeu majeur de la sédentarisation et de la création des civilisations. Les premiers canaux sont creusés au Ve siècle av. J.-C. en basse Mésopotamie. Les barrages et les réservoirs suivront. Les digues permettront de dompter les fleuves aux crus incontrôlables jusque-là.
Les états légifèrent : « Si quelqu’un a négligé de renforcer la digue de son champ […] et inonde le secteur d’irrigation, l’homme dans la digue duquel la brèche s’est ouverte devra compenser le grain qu’il aura fait perdre. » nous dicte le Code d’Hammurabi en 1750 av. J.-C.. C’est aussi le temps des premiers aqueducs.
La force de l’eau devient indispensable au Moyen-Âge, avec 20 000 moulins souvent construits par les moines.
Suivra la première vague d’industrialisation pour le textile, la métallurgie, le papier, la coupe de bois et les 1400 jets d’eau du château de Versailles.
Au siècle des Lumières, les médecins s’inquiètent des malaises d’une eau malsaine, il faut pouvoir la filtrer, et l’amener jusqu’au consommateur via des pompes à vapeur à Paris et à Londres.
Nous y sommes, l’eau s’achète, elle devient un produit que l’on peut vendre. Le capitalisme créera les compagnies des eaux. Il faut que ça circule, on créera le canal de Suez et de Panama. Les montagnes ne sont pas en reste et les chutes d’eau sont exploitées pour créer de l’électricité.
Le XXe siècle est celui de l’exploitation à outrance pour développer l’agriculture, les centrales hydrauliques et atomiques.
Pour nos sociétés extractivistes, l’eau ne serait qu’un bien à exploiter, et maintenant à gérer dans un paradigme anthropocènique.
Les dérèglements climatiques et les pollutions dus à la gourmandise du monde occidental, mettent à mal ce besoin de toujours plus. Il serait peut-être temps de re-sacraliser cet élément tout comme bien d’autres êtres naturels surexploités.
La morale, l’éthique ne sont plus de mise dans un monde ultra libéral où la pression du capitalisme gazeux se fraie un chemin dans les moindres porosités, tels les microplastiques présents dans les moindres recoins de notre planète.
Les constats sont pourtant maintenant acceptés par la grande majorité des États qui valident les rapports du GIEC. « La fuite en avant devient impossible, nous sommes acculés à repenser la liaison explicite et fine des natures et des sociétés » nous disait Bruno Latour. Le « monde moderne » depuis trois siècles a considérablement élargi le fossé entre les humains et les non humains. Les désastres écologiques et ses répercussions sur notre vie quotidienne nous obligent à reconsidérer les liens qui nous unissent et l’interdépendance holistique du monde. Nous ne sommes pas les maîtres du monde, et nous commençons à comprendre que le monde est beaucoup plus important que nous.
Si l’eau est notre miroir et que, selon le poète, nous pouvons y voir notre âme, nous sommes maintenant sûrs de son importance vitale. Elle peut nous submerger ou nous assoiffer.
Cette reconnaissance ontologique du monde nous appartient maintenant, comme le dit Michel Serres « Il ne dépend plus de nous que tout ne dépende pas de nous » . Sans jeux de mots, c’est un retour à la source. Et la conception philosophique de la place de la nature, où nous, humains ne sommes qu’une partie du tout, revient par la porte du droit.
En France, une commission a auditionné pour la création « d’un parlement de la Loire ». Récemment, en Nouvelle-Zélande et en Inde, des tribunaux et des parlements ont accordé le statut de personnalité juridique à des fleuves, des glaciers, des lacs… pour considérer et démontrer que tout préjudice fait à l’encontre de cet Être à part entière équivalait à porter atteint à un humain. Et que l’Eau est en droit de se défendre en intentant un procès. En 2008, l’Équateur a décidé d’accorder des droits à la Nature et l’a inscrit dans sa constitution ; la Pachamama, la déesse-terre est redevenue un sujet de droit. Force est de constater que les seuls leviers possibles pour un changement radical passent par la législation et le droit. Le respect et la non-violence envers ces éléments nous permettront de transcender les limites de notre perception, offrant des leçons de sagesse millénaire et des réflexions sur notre propre nature. Elles sont les gardiennes des secrets ancestraux, les dépositaires de la mémoire de la terre, et les guides silencieuses sur le chemin de la compréhension universelle.
En reconnaissant l’Eau et les rivières comme des êtres vivants à part entière, avec des droits inhérents, nous transformons notre relation avec elles. Nous embrassons une perspective holistique qui célèbre la diversité et l’interconnectivité de toute vie sur terre. Nous reconnaissons que notre propre bien-être est étroitement lié à celui de ces êtres sacrés, et que leur protection est une responsabilité qui nous incombe à tous.
Philippe Glorieux