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Quid du partage de l’eau ?

Image par Leo de Pixabay

L’eau est un bien commun indispensable à la vie et au développement socio-économique. Elle est une ressource, un milieu vivant, un élément vital pour la régulation du climat, le fonctionnement des écosystèmes et le développement humain.

 L’eau douce ne représente que 2,5 % du volume total de l’eau terrestre, 1 % sous forme liquide dont 0,8 % réellement disponible. Une quantité a priori suffisante pour satisfaire les besoins de l’Humanité mais cette ressource est confrontée à trois contraintes : sa très inégale répartition et accessibilité, les effets du réchauffement planétaire et la demande sans cesse croissante sous la pression de la croissance démographique et du développement économique.

L’enjeu premier, vital, est d’assurer les besoins élémentaires des êtres humains sachant qu’il est essentiel de fournir à chaque être humain un litre et demi au minimum par jour. Selon l’UNICEF quelque 2,2 milliards de personnes, soit 30 % de la population mondiale, n’ont toujours pas accès à des services d’alimentation domestique en eau potable et 4,4 milliards, soit 60 %, ne disposent pas de services d’assainissement gérés en toute sécurité. Sans compter que la qualité n’est pas toujours au rendez-vous du fait des pollutions. Ce constat conduit à une volonté répétée de garder ce produit à l’écart des spéculations et accaparements. 

L’accès à l’eau est exposé aux souverainetés des États et des territoires, occasionnant des conflits et des litiges de plus en plus nombreux ; les Nations Unies recensent plus de 300 points critiques pour les risques de conflits à l’image du barrage renaissance sur le Nil construit en Éthiopie et qui menace en aval l’approvisionnement en eau  des populations   d’Égypte et du Soudan.

Une autre forme d’accaparement, économique, est apparue aux États-Unis quand en 2020 des droits d’eau de l’État de Californie ont été introduits à la bourse de Chicago ; cette opération couvre 4 % de l’eau utilisée par l’agriculture et les villes mais n’aurait qu’un succès très limité.

Avec l’augmentation des stress hydriques et une eau qui peut cruellement manquer, cet accaparement, même légalisé, pose problème et on  peut  se féliciter que l’ONU ait proclamé le 28 juillet 2010 l’eau droit fondamental essentiel au plein exercice du droit à la vie et de tous les droits de l’Homme.

Ce monde hydrique serait-il sans équité ni concorde jusqu’à présent ? Non, le souci de partager cette ressource a été historiquement l’objet de lois et règlements particulièrement dans les régions déjà sous tension, méditerranéennes ou semi-arides. Les vieilles organisations communautaires gérant les regadios en Espagne ou l’organisation des qanats au Moyen Orient en sont des illustrations. En ce qui concerne l’espace urbain, un premier texte formalisant le droit à l’eau est le corpus juris civilis  établi à Rome par Justinien 1er.

En France, elle est l’objet d’un droit de l’eau relevant de la res communis, un bien qui ne peut être approprié de par sa nature, et de ce fait utilisable et accessible pour tous. La réalité est plus complexe car gérée par le biais de réglementations, d’autorisations publiques, de concessions et par le droit des riverains, qui pourraient donner l’illusion d’accaparements de fait.

La loi sur l’eau a créé en 1964 les Agences de l’Eau avec des comité de bassin, parlements de l’eau, rassemblant les différentes catégories d’usagers (consommateurs, collectivités, agriculteurs, entreprises, associations …) Ce modèle français considéré comme avancé en terme de démocratie de l’eau reste cependant perfectible ; ainsi les consommateurs financent encore 70% des redevances via leur facture d’eau en déséquilibre avec les autres usagers.

Si l’eau est un bien commun elle nécessite, pour être accessible, des  infrastructures. Si l’eau est gratuite, en France, l’accès aux services liés à l’eau ne peut pas s’abstraire de la sphère économique qu’il soit financé par l’impôt ou par les usagers. Ainsi les réseaux d’eau représentent en France 297 000 km de longueur dont plus de la moitié date d’avant les années 80 avec un taux moyen de fuite de 20%.  Le renouvellement de ces réseaux est évalué à 1,7 milliards d’euros par an.

La gestion de l’eau ne se limite pas aux usages. La gestion des inondations, de l’érosion du trait de côte et bien sûr la préservation des milieux naturels et de la biodiversité entrent dans son champ tout comme l’aménagement du territoire comme l’illustrent les blocages récents de projets d’urbanisation pour cause de ressources en eau insuffisantes.

Depuis deux ans la France est confrontée au changement climatique. Dans le bassin de la Garonne les études prévoyaient une baisse de l’ordre de 30% des débits en 2030 ; ce scénario a été atteint en 2022 et 2023. Les Pyrénées Orientales subissent depuis trois ans une sécheresse inédite et sont aux avant-postes de l’adaptation.

Les précipitations brutales et les inondations directement liées aux sécheresses font que les indemnisations par les assurances ont bondi : les primes vont augmenter. Tous les usagers étant touchés, qui va payer les canalisations pour connecter les villages dont les sources sont épuisées ? Qui va payer les coûts supplémentaires de traitement d’une eau dont la qualité se dégrade ? Le partage d’une eau devenue plus rare, ou trop abondante, remet en cause les modèles économiques du partage entre les utilisateurs.

Un première réponse est le recours à la sobriété : économiser l’eau, réduire les  gaspillages, les fuites … pour tous les types d’usagers particuliers, industriels, agriculteurs, producteurs d’électricité. La notion du partage de l’effort consenti est présente pour tous, chacun souhaitant être traité de façon équitable et éviter les conflits

Face à une eau qui devient moins accessible il faut aussi agir et pour cela on peut s’appuyer sur une palette de technologies, mais sans solution magique. La  science a permis depuis des années de comprendre et d’alerter ; elle est aussi source d’innovation y compris avec les solutions fondées sur la nature : réutilisation des eaux usées traitées, désalinisation, ré infiltration dans les nappes, protection contre le biseau salé, stockages … Il existe une palette de solutions mais il faut se garder de généraliser leur mise en œuvre. Les solutions s’inscrivent dans des territoires différents et l’acceptabilité des populations est indispensable pour éviter les conflits qui bloqueraient les projets et retarderaient l’indispensable adaptation.

Il n’y a pas de solution simple au problème complexe de l’eau et face à l’urgence notre engagement et une mobilisation de l’intelligence collective sont indispensables au risque de nous replier sur les intérêts particuliers plutôt que sur l’intérêt général. Les guerres de l’eau  prendraient alors le pas sur la concorde.

Christophe Audouin et Gérard Loison


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