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« Guerres  de l’eau » à la Une

Photo Philippe Glorieux

L’eau est source de toute vie. Enjeu de première importance, elle est convoitée, accaparée alors qu’elle devrait être avant tout un bien commun. Suscitant convoitises et rivalités, elle a de tout temps été l’objet de conflits.

Le mot « guerre » accompagne souvent dans les médias ces rivalités hydriques. Ce vocabulaire est-il approprié ? Non, les guerres se caractérisent par des affrontements armés. Ne banalisons pas ce mot au regard des vraies guerres, terribles, qu’on connaît trop aujourd’hui en Ukraine ou à Gaza par exemple.

La période actuelle n’est pas celle de la « fin de l’Histoire » la recrudescence des guerres et la menace de nouvelles est particulièrement forte. Deux « hysteris » (perturbation majeure d’un système) s’amplifient. Le premier menace les équilibres écologiques et climatiques, quant au second celui des guerres, fruit des impérialismes, il s’accentue aujourd’hui. Cette crise géopolitique  conditionne tous les accords possibles, en particulier sur l’eau qui est un enjeu majeur au cœur du collapsus climatique et écologique.

Il n’est pas un jour sans que les media nous annoncent la « crise mondiale de l’eau » sous l’effet conjugué de la croissance urbaine et démographique, de la polyvalence des usages de l’eau et surtout du changement climatique et du réchauffement. C’est une réalité, les conflits relatifs à l’eau sous toute forme d’usage se multiplient.

Qu’en est-il d’éventuelles guerres de l’eau ?  Historiquement maints exemples témoignent de l’usage de l’eau à des fins militaro-stratégiques. Souvent le contrôle d’un fleuve pouvait être un enjeu stratégique, une des raisons de la guerre. Aujourd’hui la guerre que mène la Russie contre l’Ukraine, un conflit de haute tension, illustre cette dimension où l’eau prend sa part lors des affrontements pour le contrôle du canal de Crimée et en 2023 la destruction du barrage de Kakhovka en Ukraine.

Ces rivalités et litiges sont de plus en plus nombreux dans le cadre des relations inter-étatiques. Un d’eux, des plus connus, est celui qui oppose Israël à ses voisins, Syrie, Jordanie, Liban et surtout  aux Palestiniens qui en paient le prix fort. L’eau ici participe d’une guerre systémique de volonté de contrôle d’un territoire et d’une ressource à des fins stratégiques et  économiques.

Ces évènements et ces situations d’interdépendance trouvent des similitudes dans le bassin des fleuves Euphrate et Tigre. Là, la Turquie, « pays d’amont » a développé une politique de grands barrages et d’aménagement intégral amenant au moins lors de la phase des travaux de construction à réduire les quantités d’eau, normalement souscrites, à la Syrie et surtout à l’Irak.  Dans le contexte de sécheresse continue depuis 2017, ce pays souffre d’un stress hydrique alimentaire et sanitaire majeur tant pour ses campagnes que pour ses villes. Il en résulte des manifestations et même des guérillas entre tribus en 2023.

Le grand fleuve africain, le Nil, est l’enjeu de rivalités croissantes entre Egypte, Soudan et Ethiopie. Les tensions sont fortes également dans toute l’Asie Centrale entre « pays d’aval », Ouzbékistan et Kazakhstan et « pays d’amont » Kirghizistan et Tadjikistan, autour des fleuves Amou Daria et Syr Daria. Des rivalités auxquelles s’est rajouté l’Afghanistan.

La liste n’est pas exhaustive, les conflits sont planétaires mais un grand nombre concerne  la « diagonale de la soif », une région  allant de Tanger à Pékin en passant par l’Afrique du Nord, le  Sahel, le Moyen-Orient, l’Asie centrale, et la zone himalayenne. Cet ensemble intègre la diagonale des déserts et des zones endoréiques du Sahara jusqu’à la Mongolie. Or, dans cette région où le stress hydrique s’accroît, les perspectives jusqu’en 2080 laissent entrevoir une accentuation du problème avec l’augmentation importante de la température et de l’évaporation associée à une diminution des précipitations. Sauf peut-être sur la partie orientale du Sahel.

Au bilan, pas vraiment de guerres mais des conflits et litiges de plus en plus nombreux non seulement entre Etats mais aussi au sein des Etats à l’échelon des territoires. Certains litiges intraétatiques ont pu conduire à des affrontements, anciens comme en Californie ou récents comme en Bolivie ou au Tamil Nadu. En France plusieurs évènements récents illustrent les désaccords dans l’usage de l’eau conduisant à des affrontements à Sainte Soline ou à Sivens … .

Ces conflits en tout genre trouvent leur origine dans la convergence de multiples facteurs. Facteurs humains du fait des gaspillages, d’une gestion de l’eau archaïque, d’une politique de productions agricoles dévorantes, asséchant la mer d’Aral, le lac Tchad ou le Colorado.

Facteurs démographiques et urbains aussi. Ces pays connaissent des croissances démographiques fortes avec un indice de fécondité élevé (3 enfants par femme). Paradoxalement dans ces zones arides des villes champignons ont accompagné les grands aménagements hydrauliques et les exploitations minières, accentuant la demande en eau, comme au Xinjiang. Des projets faustiens témoignant de l’hubris démesuré des démiurges des 20ème et 21ème siècles quels que soient les régimes et systèmes politiques et économiques. A ces facteurs climatiques déjà évoqués, sécheresses, aridité croissante, températures élevées, fonte des glaciers montagnards, s’ajoutent des facteurs géopolitiques. Le nombre d’Etats depuis les années cinquante  a quadruplé. Ces Etats ont un double objectif, affirmer leur souveraineté en remettant en question des accords et des usages anciens ou profiter de leur position de « pays d’amont », de « pays château d’eau », source de domination et de pression. Domination hydrique confinant à une « hydropolitique à prétention hégémonique » à l’image de la Turquie, ou de la Chine « pays d’amont », voire d’Israël « pays d’aval » comme le pratiquait l’Egypte par le passé. Toutes ces raisons sont valables tant pour comprendre les litiges inter-étatiques qu’intraétatiques. 

Se pose alors la question des arbitrages, des recours, des traités, de la quête d’une concorde. Aucune organisation internationale n’est en charge de réguler la question de l’eau. Quelques progrès peuvent être enregistrés, au moins dans les déclarations internationales. Depuis novembre 2002, l’eau est reconnue comme l’un des droits de l’Homme fondamentaux. Un sommet exceptionnel sur l’eau organisé par l’ONU en mars 2023 a pris acte des tensions croissantes et appelé les États à davantage de coopération sur la question.

Des accords, des traités, ont pu être signés au cours du vingtième siècle. Ce fut le cas entre Egypte et Soudan, entre Inde et Pakistan, entre les républiques de l’ancienne Union Soviétique, entre Turquie et ses voisins. Mais sous la pression de paramètres nouveaux, démographiques, souverainistes, climatiques … ces accords sont remis en question sinon jugés obsolètes. Heureusement des solutions négociées ont lieu à peu près à chaque moment conflictuel, parfois grâce à l’intervention d’un médiateur, ONU, Etat voisin ou Banque Mondiale. La sagesse couplée à un esprit de concorde, espérons le,  présideront à ces tensions autour de la question hydrique, dimension essentielle, vitale, pour l’Humanité et la Biodiversité.

Gérard Loison


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