Passer au contenu principal

Une nouvelle fable : « L’être humain, l’eau et la biodiversité »

Photo Philippe Glorieux

L’eau et la vie sont indissociables. L’eau liquide est un puissant solvant qui maximise les interactions entre molécules, au sein des êtres vivants et leurs cellules. Elle actionne ainsi le métabolisme, qui est, par la chaleur qu’il dégage, la manifestation palpable de ce qui est vivant.

Mais l’eau constitue également le support physico-chimique d’une grande diversité de milieux de vie: lacs, rivières, torrents, marais, tourbières, lagunes, estuaires, côtes protégées, côtes exposées, océans, etc. Les propriétés physiques et chimiques des mondes aquatiques sont très variables, à la fois dans l’espace et dans le temps. Mares, mers et rivières ont des rives et des zones profondes, ne recevant pas la même quantité de lumière ; le Soleil peinera à réchauffer les profondeurs quand le gel figera les rebords. La succession des saisons n’est pas uniformément ressentie. A ces variations, la vie répond. La diversité des écosystèmes aquatiques contient ainsi une diversité d’espèces, chaque espèce pouvant migrer vers une zone voisine ou prospérer ou disparaître. De façon fractale, chaque population d’une espèce que l’on voudra bien considérer, contiendra sa propre composition génétique, essentiellement déterminée par le jeu d’équilibriste entre la migration des allèles[1] et leur dérive génétique. Lorsqu’une graine, un fragment de rhizome, un œuf ou une larve disperse le long d’un cours d’eau, les allèles sont embarqués dans le voyage. Ce phénomène tend à rendre similaires populations émettrices en amont et récipiendaires en aval. La dérive, elle, évoque le rôle du hasard. Au cours des générations, certains allèles deviendront très fréquents, d’autres disparaîtront, sans raison apparente. Le hasard… chaque population aura une trajectoire propre imprimée par ce phénomène de dérive, qui conduit les populations à devenir différentes sur le plan génétique. Ainsi, le niveau de ressemblance génétique entre les différentes populations d’une même espèce sera essentiellement le résultat du rapport de force entre migration et dérive.

On comprend alors les histoires de trames vertes et bleues. En maintenant les conditions d’interconnexion physique entre zones humides géographiquement isolées, par exemple via la préservation des petits cours d’eau ou des fossés, on permet de maintenir le régime de dispersion entre ces zones. La disparition de la cistude d’un endroit pourra être compensée par l’arrivée providentielle d’individus provenant des zones voisines. De même pour les allèles. La maintenance des connexions dans un tel réseau est la condition nécessaire pour maintenir diversités en espèces et en allèles. Les communautés d’espèces sont d’autant plus résilientes et les populations de forte diversité génétique peuvent espérer s’adapter aux conditions environnementales et climatiques à venir. Selon qu’elle soit douce ou salée, animée ou calme, abondante ou rare, profonde ou superficielle, l’eau structure la distribution et la diversité des écosystèmes, des espèces et des gènes.

L’homme n’a, d’ailleurs, pas échappé à cette influence : les sociétés humaines se sont organisées et structurées par, et pour, l’eau. Les villes se sont développées près des cours d’eau et des côtes. On apprend à l’école, que les berceaux de nos civilisations sont inféodés à un fleuve ou une mer. Le Nil des Egyptiens, le Tigre et l’Euphrate des Mésopotamiens, ou la Mer Méditerranée des Grecs… Quoique cette idée de berceau de la civilisation soit une représentation très centrée sur nous-mêmes, hommes occidentaux, il y a fort à parier que ce tropisme pour l’eau prévalait ailleurs sur Terre, également. Les besoins en eau des hommes ne sont pas seulement utilitaristes. L’eau exerce une attraction spirituelle et les milieux aquatiques nous fascinent. Lamartine implorait “Ô temps ! suspends ton vol…” dans le Lac et Baudelaire observait  “Homme libre, toujours tu chériras la mer”. L’eau…. on la peint, chante, pense, idéalise, craint et aime. Mais notre relation avec la face vivante de l’eau est pour le moins ambiguë. Prenons un exemple, qui, compte tenu de son auteur et de la date de ses propos, peuvent expliquer beaucoup de choses. Le Comte de Buffon, académicien des sciences, créateur du Jardin Royal des Plantes -au milieu duquel trône encore sa statue-  naturaliste, botaniste et acteur majeur des Lumières écrivit en 1764[2] : « La nature brute est hideuse et mourante. C’est moi, moi seul qui peux la rendre agréable et vivante : desséchons ces marais, animons ces eaux mortes, mettons le feu à cette bourre superflue, à ces vieilles forêts déjà à demi-consommées ; achevons de détruire par le fer ce que le feu n’aura pu consumer. Bientôt, au lieu du jonc, du nénuphar dont le crapaud composait son venin, une nature nouvelle va sortir de nos mains. Qu’elle est belle, cette Nature cultivée ! » .

Quel succès ont rencontré ses recommandations ! Buffon, lui-même, n’en reviendrait, sans doute, pas… On draine, on “assainit”, on assèche, on plante des arbres soiffards tels que l’Eucalyptus, on détourne des fleuves, on érige des barrages, on rebouche des mares, on empoisonne les marais . Bouclez-la, les grenouilles ! Adieu moustiques ! Et crevez donc, monstres fantasmagoriques tapis dans l’ombre des eaux glauques !

Tenant tant de l’admiration solennelle, poétique et spirituelle pour sa face liquide et lumineuse que de la haine pragmatique, froide, armée de ses monstres mécaniques et de progrès techniques et métalliques que l’on mobilise contre la face vivante des mondes aquatiques, le lien entre l’homme, l’eau et sa biodiversité est une sidérante schizophrénie. La haine a manifestement pris le dessus. Cela conduit à de graves erreurs : les écosystèmes sont détruits et leurs liens d’interdépendance disparaissent. Nous éradiquons à la fois ce que nous haïssons et ce que nous aimons. Ce n’est durable ni philosophiquement, ni biologiquement.

Pourtant, nous aurions besoin de peu de choses pour inverser la balance : un masque et un tuba. La surface de l’eau est un miroir, renvoyant le bleu du ciel et notre image floue de bonhomme accoudé au bastingage. On est toujours méconnaissant du dessous. Pourtant… masque et tuba sont une clé magique pour accéder au monde sous la surface. Il est vrai qu’il y a toujours une appréhension… un monstre tentaculaire ne nous traque-t-il pas, caché dans les tiges de nénuphars ? Mais si l’on s’agenouille dans un demi-mètre d’eau, que l’on plonge lentement nos yeux équipés, dès lors que les pupilles passent sous la surface[3] … je n’en dirai pas plus, sinon que l’émerveillement du gamin est tel, qu’il est de nature à redonner de l’espoir !

Ronan Becheler


[1] Allèle : variante d’un gène, résultant d’une mutation et héréditaire, assurant la même fonction que le gène initial mais selon ses modalités propres

[2]De la Nature. Première vue. Histoire générale et particulière. Imprimerie Royale, 1764

[3]https://www.michelloup.com/galeries/olho-d-agua/


Nous utilisons des cookies afin de vous offrir la meilleure expérience possible sur notre site web. En continuant à utiliser ce site, vous acceptez notre utilisation des cookies.
Accepter
Refuser
Politique de confidentialité