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Santé publique France : chronique d’un démantèlement annoncé

De l’annulation du Dry January à la mise sous tutelle politique de l’agence sanitaire, comment l’État organise méthodiquement l’effacement d’une expertise indépendante devenue gênante.

Comment on a fait taire les scientifiques

Novembre 2019. Emmanuel Macron est en Champagne, parmi les vignerons. À la sortie, le président de leur syndicat est formel : le chef de l’État a été « sensible à [ses] arguments ». Il n’y aura pas de « mois sans alcool ». Trois jours avant son lancement, une campagne de prévention préparée pendant six mois par Santé publique France et le ministère de la Santé, 8,9 millions d’euros engagés, est arrêtée. « C’est le président de la République qui a pris cette décision, témoignera Michel Reynaud, du Fonds Actions Addictions. Il a arrêté d’un trait de plume une campagne préparée depuis six mois. » Ni le ministère ni l’Élysée ne reconnaîtront jamais cette intervention.

La campagne, elle, ne mourra pas. Reprise par les associations, hors de toute politique publique, elle deviendra le Dry January « à la française », suivi chaque janvier par des centaines de milliers de Français. Un succès obtenu sans l’État, parfois contre lui. Plusieurs sources internes à l’agence racontent qu’il a laissé, au sommet, une rancœur tenace.

Cette scène n’est pas une anecdote. C’est une matrice. Elle s’est rejouée : campagne alcool retoquée en janvier 2023, après un courrier de Vin et Société à l’Élysée ; campagne « alcool et rugby » bloquée à l’automne. Trois fois en quatre ans, le politique a tranché contre l’expertise, au bénéfice d’une filière. Restait à rendre la chose systématique. C’est, à mots couverts, ce qu’organise la réforme annoncée le 30 janvier 2026.

Comment on rogne le dernier rempart

Entre la science qui constate et le pouvoir qui décide, on avait dressé un rempart. Il a fallu trois désastres pour l’édifier, sang contaminé, amiante, Mediator, et la règle tenait en une phrase : tenir à distance ce qui mesure et ce qui décide, pour qu’aucun intérêt ne vienne abattre ce que la science établit. Santé publique France, née en 2016 de la fusion de trois agences, était ce rempart : environ 600 agents, 70 systèmes de surveillance, près de 580 millions d’euros.

Le 30 janvier 2026, le gouvernement a commencé à l’entamer. Le mot choisi pour cela : « recentrage stratégique ». Deux missions transférées, la réserve sanitaire au ministre de la Santé, les campagnes de communication au ministère et à l’Assurance maladie. Un cinquième du budget en moins, voté par amendement au Sénat. Et, quand le député Hendrik Davi réclame le rapport de l’IGAS censé justifier la réforme, un refus. On ne rase pas un tel ouvrage d’un seul coup. On le rogne, pierre à pierre.

En interne, la sidération. Plus de 300 acteurs de santé publique, dont la prix Nobel Françoise Barré-Sinoussi, dénoncent une « régression ». Un agent résume à France Info ce que beaucoup pensent tout bas : « Avec ce transfert, ils pourront enterrer beaucoup plus facilement les campagnes sur le tabac, l’alcool, l’alimentation ou l’environnement. » François Bourdillon, qui a fondé l’agence, parle de « dix ans de travail rayés d’un coup de plume ».

Ce qu’on perd : un savoir-protéger

Ce que l’on démonte ainsi n’est pas seulement une institution. C’est une compétence qui ne se reconstitue pas sur ordre : traduire, en temps réel, des données complexes en messages justes. Pendant la pandémie de Covid-19, ce sont les équipes de Santé publique France qui ont tenu le tableau de bord quotidien, modélisé la circulation du virus, ajusté la parole aux publics, soignants, EHPAD, écoles. Le même continuum, surveiller, modéliser, formuler, diffuser, évaluer, couvre les canicules, la dengue, la rougeole, la grippe, dans l’héritage du Bulletin épidémiologique hebdomadaire, publié depuis 1947, et d’une veille partagée avec l’ECDC européen et l’OMS.

Confier cette communication à la Direction générale de la santé et à l’Assurance maladie, dont ce n’est ni le métier ni l’organisation, c’est parier qu’une telle expertise renaîtra ailleurs, à partir de rien. C’est surtout couper le lien entre celui qui produit la donnée et celui qui la met en mots. La pandémie a montré le prix de cette coupure : chaque fois que l’arbitrage politique a devancé ou tordu l’expertise, les masques au printemps 2020, l’hydroxychloroquine, il en est resté de la confusion, et une défiance qui dure.

Ce qu’on perd : nos données

Mais c’est en santé environnementale que la perte serait la plus lourde, et la plus difficile à réparer. Là, Santé publique France n’a pas d’équivalent. Elle est la seule institution française capable de croiser, à grande échelle, trois choses : ce que la population a dans le corps, ce que contient son environnement, et ce dont elle tombe malade. Ses cohortes de biosurveillance, ENNS, Elfe, Esteban, ont décrit dès 2021 l’exposition des enfants à cinq familles de pesticides et celle des adultes au glyphosate.

L’étude PestiRiv, publiée avec l’Anses en septembre 2025, en donne la mesure. Menée dans 265 zones viticoles et témoins, auprès de près de 2 700 personnes, mesurant 56 substances dans l’air, les poussières, les urines et les cheveux, elle établit ce que beaucoup pressentaient sans pouvoir le prouver : vivre près des vignes accroît l’imprégnation, jusqu’à 60 % dans les urines, jusqu’à 700 % dans les poussières des logements. Les deux agences en tirent une recommandation sobre : réduire au strict nécessaire le recours aux pesticides.

Ce croisement est précisément ce qui rend l’expertise irremplaçable, et dérangeante. Car les mêmes données, rapprochées des registres des cancers, permettent de repérer des excès de risque : cancers, maladies neurodégénératives. Le chlordécone l’a rappelé. Utilisé jusqu’en 1993 dans les bananeraies antillaises malgré des alertes anciennes, il n’a pu être établi comme désastre sanitaire que parce qu’une institution indépendante a pu, dans la durée, mettre côte à côte l’exposition et la maladie. Sans elle, il serait resté une rumeur.

Pendant ce temps, l’étau se resserre

Le démantèlement de l’agence ne survient pas seul. Il achève une offensive plus large contre les contre-pouvoirs scientifiques. La loi Duplomb, promulguée le 11 août 2025, en est le visage : une pétition record, plus de 2,1 millions de signatures sur le site de l’Assemblée, n’a pas empêché la réautorisation de l’acétamipride, un néonicotinoïde interdit depuis 2018. Contre elle se sont dressés 1 279 soignants, 22 sociétés savantes, le conseil scientifique du CNRS, la Ligue contre le cancer, et jusqu’au Conseil de l’Ordre des médecins. En vain. Un décret de juillet 2025 a même placé le calendrier des décisions de l’Anses sous la cadence du ministère de l’Agriculture.

L’Anses autorise les pesticides ; Santé publique France en mesure les effets. Ce sont les deux serrures de l’expertise indépendante. On force les deux en même temps.

Un scénario catastrophe

Reste le point le plus sensible. Selon plusieurs sources internes à l’agence, le gouvernement étudierait le transfert d’une partie de la santé environnementale vers ce même ministère de l’Agriculture. L’information n’est pas confirmée publiquement ; je la rapporte au conditionnel, et elle attend une réponse officielle. Mais si elle se vérifiait, elle serait une faute lourde.

Ce serait d’abord un retour de dix ans en arrière. Avant 2015, c’est l’Agriculture qui autorisait les pesticides ; on lui a retiré cette compétence après qu’il fut établi, en 2013, qu’elle avait négligé des alertes. Ce serait ensuite confier le contrôle au contrôlé : le ministère, dont la mission est de défendre la filière, est décrit de longue date comme en « cogestion » avec la FNSEA. En mars 2023, son ministre annonçait à un congrès syndical vouloir revenir sur l’interdiction d’un herbicide qui contamine les nappes phréatiques. À l’automne 2025, l’Anses elle-même s’inquiétait, par la voix de son comité de déontologie, d’un risque d’influence.

Sous une telle tutelle, une étude comme PestiRiv aurait-elle seulement vu le jour ? La question n’est pas rhétorique. Elle dit ce qu’on risque : non pas qu’on mente, mais qu’on ne cherche plus. Ce serait renier le principe Une seule santé » que défend l’OMS, lequel suppose, justement, que celui qui surveille ne soit pas celui que l’on surveille. Et, plus simplement, l’abandon par l’État d’un droit : celui des citoyens de savoir ce à quoi on les expose.

La République en danger

L’enjeu tient en un mot : la confiance. On a créé Santé publique France en 2016 pour mettre l’expertise hors d’atteinte des arbitrages qui ont fait le sang contaminé, l’amiante, le Mediator. Dix ans plus tard, on entame le rempart. Son affaiblissement, celui de l’Anses, le passage en force de la loi Duplomb dessinent la même main, le même geste : faire en sorte que la science, demain, ne soit plus en mesure de contredire le pouvoir.

C’est là que se joue bien plus qu’une réorganisation. Dans une République, ce qui protège le citoyen n’est jamais la bonne volonté de ceux qui gouvernent : ce sont des institutions qu’ils ne contrôlent pas. La protection ne tient pas aux intentions, elle tient à la structure. Démonter cette structure, c’est retirer au citoyen non pas une campagne d’affichage, mais un droit, celui de savoir, indépendamment de ce que le pouvoir préférerait qu’il ignore.

On a commencé par faire taire les campagnes. On finira par abattre le dernier rempart qui protège notre santé, et celle de nos enfants.

Fait le 27 05 2026   Caroline Karteri

Principales sources publiques mobilisées

•  France Inter, matinale du 30 janvier 2026 (annonce du recentrage stratégique).

•  Le Monde, édition du 1er février 2026 (réception interne de la réforme).

•  France Info, «Restructuration à Santé Publique France: un risque de voir le gouvernement bloquer des campagnes de prévention sur des sujets qui gênent», 30 janvier 2026.

•  Libération, «Réforme de Santé publique France: la prévention désormais sous contrôle du ministère, les professionnels en alerte», 30 janvier 2026.

•  Medscape français, «Projet de restructuration de Santé Publique France: la colère des patients et des experts», 9 février 2026.

•  Reporterre, mobilisation des agents de SpF (avril 2026).

•  Question écrite n° 13676 de Thomas Portes à l’Assemblée nationale (17e législature).

•  Question écrite n° 25036 d’Audrey Dufeu Schubert à l’Assemblée nationale (15e législature, sur l’annulation du Dry January).

•  Amendement n° 683 au PLFSS 2026 (M. Isaac-Sibille) sur la dotation de SpF.

•  Tribune dans Le Monde signée par plus de 300 acteurs de santé publique (février 2026).

•  RCF, «Alcool: pourquoi le gouvernement ne soutient-il pas le Dry January ?» (Jean-Michel Delile, Bernard Basset).

•  France Info, interview de Michel Reynaud, «D’un trait de plume Emmanuel Macron a annulé le Dry January en France» (janvier 2020).

•  France Bleu / ICI, enquête de Géraldine Hallot sur les campagnes alcool retoquées (septembre 2023).

•  Santé publique France, dossier de presse PestiRiv, septembre 2025 ; étude Esteban, volet pesticides, décembre 2021.

•  Anses, communiqué conjoint avec SpF sur PestiRiv, septembre 2025.

•  France 3 Nouvelle-Aquitaine, restitution des résultats PestiRiv, 15 septembre 2025.

•  France Nature Environnement, Fondation pour la Nature et l’Homme, et Sénat (exposé des motifs de la proposition d’abrogation de la loi Duplomb) sur la loi du 11 août 2025.

•  Basta!, «Malgré les ravages des pesticides, un gouvernement sous l’influence de la FNSEA».

•  Générations Futures, communiqués sur les pressions du ministère de l’Agriculture (octobre 2025) et sur l’historique des AMM pesticides.

•  L’Info durable / AFP, «Pesticides: le comité de déontologie de l’Anses inquiet d’un risque d’influence» (avril 2025).


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