L’océan mondial recouvre 71% de la surface du globe et possède une profondeur moyenne de l’ordre de trois à quatre kilomètres. Un univers liquide de milliards de km³ d’eau salée qui renferme une vie incroyablement diversifiée avec par exemple quelques 35 000 espèces de poissons dans ce milieu sans frontières.
Le milieu marin a longtemps été hostile à l’homme et il fallait lutter, souffrir, parfois au risque de sa vie, pour pouvoir assurer des pêches convenables. Cependant, les contraintes techniques et technologiques ont progressivement été levées, rendant les ressources marines de plus en plus accessibles et faciles à prélever. En l’espace de quelques décennies, loin des regards, des ressources qu’on pensait inépuisables ont été poussées au bord de l’effondrement. La surexploitation par la pêche a constitué le facteur le plus important dans l’évolution des écosystèmes marins et dans les extinctions d’espèces. La période industrielle s’est caractérisée par une intensification de l’exploitation des côtes et de tous les océans, liée à la demande mondiale de ressources marines, toujours croissante. Notre appétit pour les produits marins ne cesse de s’accroître ; la consommation mondiale par habitant est ainsi passée de moins de 10 kg dans les années 1960 à plus de 21kg dans les années récentes. En pêchant toujours plus loin, toujours plus profond et, à présent, toujours plus « petit », l’homme est en train de transformer les océans du globe en déserts liquides.[1]
Le pic des captures mondiales se situe aux alentours des années quatre-vingt-dix. Depuis on assiste non plus à une stagnation des prises par la pêche mais bien à un déclin suite à l’érosion des ressources marines. L’abondance des grands poissons prédateurs marins a diminué de moitié voire des deux tiers au cours du siècle dernier. La mer se comporte comme un château de cartes : s’il n’y a plus de grands prédateurs, comme les requins, les thons, les mérous, les marlins, les morues et les merlus, et si l’on surexploite des espèces qui ont un rôle dans la stabilité des écosystèmes, alors la mer peut durablement se transformer et perdre sa productivité. Plusieurs espèces de mammifères marins (baleines, dugongs, lamantins) ou d’autres de grandes tailles (crocodiles, tortues, morues, espadons, requins, raies, etc.) sont maintenant fonctionnellement éteintes dans de nombreux écosystèmes, ce qui est à l’origine de fortes perturbations. Les éponges, les algues macroscopiques, les méduses, et les microbes sont alors favorisés et deviennent très abondants, voire dominants, et les détritus s’accumulent dans les écosystèmes marins. Les écosystèmes côtiers sont alors dominés par des espèces à vie courte (sardines, crevettes, ou poulpes, par exemple), au détriment d’espèces à vie longue et de grande taille, ou encore ces écosystèmes se transforment en une immense étendue d’eau boueuse remplie d’algues toxiques et de méduses. La vie marine est comme un grand faisceau de liens qui s’entretiennent les uns les autres ; à force de les perturber ou de les supprimer, il ne reste que le vide sidéral d’une eau bleue de la haute mer ou bien la turbidité des eaux côtières.
Dans ce contexte, une vision s’est récemment imposée : celle d’une exploitation des ressources qui soit viable et respectueuse des écosystèmes marins. Cette utopie des temps modernes s’appelle l’approche écosystémique des pêches. Elle prétend respecter les multiples formes vivantes et nous promet une réconciliation entre l’exploitation et la conservation des espèces. C’est là un vaste défi, dont la mise en œuvre ne fait que démarrer, mais qui permettrait de changer nos relations avec la nature. Les écosystèmes sont aujourd’hui reconnus comme l’échelle appropriée pour l’intégration des connaissances scientifiques et la gestion des ressources renouvelables. L’approche écosystémique des pêches a émergé avec la déclaration de Rio de 1992 (Agenda 21) et avec le Code de conduite des pêches responsables de la FAO[2] en 1995. Le rôle et l’importance des aires marines protégées[3] ont été reconnus dans cette approche afin de permettre de restaurer les populations de poissons, améliorer les captures et l’activité de pêche sur le long terme mais aussi lutter contre le changement climatique. Une première étape importante a été franchie avec l’objectif international d’atteindre 30% d’aires marines pleinement protégées en 2030.
L’océan est un monde immense, encore irrémédiablement étranger aux humains qui en extraient chaque jour les dernières richesses. Les lois auxquelles obéit la faune marine sont très différentes de celles qui gouvernent le monde terrestre. L’espèce humaine va-t-elle exploiter ces ressources aquatiques jusqu’à épuisement ou saura-t-elle au contraire les préserver ? C’est à cette question vitale qu’il nous faudra répondre dans la prochaine décennie. Il existe des propositions concrètes pour sauver les pêches et les écosystèmes marins. Il faudra que les pêcheurs deviennent les premiers acteurs d’une pêche responsable, respectueuse de toutes les ressources, qu’elles soient exploitées ou non. Il faudra également que les pouvoirs publics exercent leurs prérogatives. En France, comme dans d’autres pays, les pouvoirs publics doivent arrêter, dans l’intérêt des pêcheurs eux-mêmes, de considérer que la ressource est une question subsidiaire de l’accompagnement social de la filière de la pêche. Enfin, les citoyens doivent être mieux informés et responsabilisés. Grâce à la labellisation des produits de la mer, nos achats ne seront plus uniquement déterminés par nos estomacs mais également par notre conscience. La formation du grand public et de nos élites aux enjeux environnementaux est cruciale pour résoudre la crise environnementale actuelle. Enfin, la création de grandes zones protégées, dédiées à la conservation de la biodiversité, apparaît aujourd’hui comme incontournable. Nous avons vidé les océans de leurs poissons. La maîtrise des océans pourrait pourtant aujourd’hui trouver un sens nouveau, celui d’une réconciliation entre l’homme et l’océan. Cela suppose toutefois que l’homme parvienne d’abord à maîtriser les processus de l’évolution non biologique (technique, technologique, économique, etc.), dont lui-même, et tout le monde marin avec lui, paraît à l’heure actuelle être le jouet. Ce serait un renouveau salutaire si l’on souhaite que les poètes chérissent encore l’éternel recommencement des océans.
Philippe Cury
[1]Aujourd’hui 43% des stocks de poissons sont surexploités, un chiffre qui ne cesse d’augmenter (Source : FAO)
[2] FAO : Food and Agriculture Organisation
[3]En France les pourcentages d’aires marines protégées sont souvent trompeurs, ainsi on annonce 7,4% du bassin méditerranéen couvert par des Aires Marines Protégées alors que seulement 0,04% fait l’objet d’une protection forte.