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La biodiversité marine est-elle soluble dans l’eau ?

Photo Philippe Glorieux

La biodiversité s’effondre de façon invisible, silencieuse malgré les alertes multiples et anciennes.

La biodiversité ne se résume pas à la défense d’espèces menacées et très visibles ; elle est prépondérante dans l’eau, mais moins visible, plus discrète et plus menacée. Ne pas se soucier de la biodiversité aquatique, c’est mettre en péril l’avenir du vivant.

Depuis moins de 30 ans, la science nous apprend que la moitié de l’oxygène que l’on respire sur terre provient du plancton[1] ; « si l’océan s’appauvrit ou si le plancton disparaît, il va falloir apprendre à respirer une fois sur deux » dit Isabelle Autissier Présidente du WWF France. Premier maillon de la chaîne alimentaire aquatique, le plancton (sous ses diverses formes) constitue à lui seul 50% de la matière organique existante sur terre.

La biodiversité marine est beaucoup moins connue que la biodiversité terrestre ; ainsi par exemple les espèces mésopélagiques[2], encore peu étudiées, jouent un rôle clé dans la capture du carbone sur de très longues périodes. Les planctons qui vivent à ces profondeurs remontent la nuit dans les couches supérieures de l’océan et capturent alors du carbone, puis redescendent avant le jour ; leur rôle vital n’a été mis en évidence que dernièrement. Les effets de la pollution, de l’exploitation industrielle de l’océan et de la surpêche pourraient causer des dégâts très importants sur leur pérennité et sur l’ensemble du cycle, puisqu’ils sont au début de la chaîne. Cette biomasse essentielle à la vie est estimée  100 fois supérieure à celle de toute la biomasse pêchée dans les océans. Des projets d’exploitation sont d’ores et déjà développés alors qu’elle est peu ou mal connue.

La température moyenne de l’océan bat records sur records (depuis plus de 150 ans qu’on la mesure). L’augmentation du CO2 dans l’atmosphère acidifie les océans et met en péril l’avenir du plancton et de toute la chaine écosystémique aquatique. La pêche industrielle n’a pas de limite (chalutage de plus en plus profond, pêche électrique, épuisement des seuils de reproduction et prises massives des juvéniles, sans parler des prises dites accidentelles qui sont rejetées ou des dégâts sur les grands fonds)[3].

Depuis 1950 en Europe, le choix de la productivité a été fait dans le secteur de la pêche. L’emploi total dans le secteur a ainsi été divisé par sept pendant qu’était multipliée par dix la puissance motrice totale des bateaux (alors que paradoxalement pour les grands chaluts – les plus destructeurs et les plus subventionnés – 50% de la dépense est constitué par le carburant). On subventionne l’émission de GES et la destruction d’un écosystème pour des bénéfices de court terme.

Les humains, les écosystèmes, ainsi que de très nombreuses espèces qui peuplent l’océan et le climat ont été sacrifiés. La souveraineté alimentaire, la compétitivité internationale sont des arguments qui coûtent très cher en terme de biodiversité marine et d’environnement alors qu’on ne connaît pas ou mal les effets et les risques d’une telle politique productiviste sur l’océan.

Actuellement, la surface exploitée de l’océan est quatre fois plus importante que celle de toutes les surfaces agricoles terrestres cumulées et cela en ayant une connaissance moindre et avec des contrôles quasiment inexistants. Alors – et c’est scientifiquement avéré – en ce qui concerne les systèmes marins, plus la biodiversité est variée et diverse, plus la résilience aux changements sera importante. La biodiversité est un facteur clef de stabilité des écosystèmes ; lorsqu’elle diminue, c’est l’instabilité qui s’installe[4].

Le changement de cap est possible, rien n’est encore irréversible. Si depuis 1900 les stocks de grands poissons de la mer du Nord ont diminué de 99 %, on sait qu’inversement et en cinq à sept ans seulement, en imposant des zones marines protégées au sens strict (c’est à dire réservé à la pêche artisanale uniquement), la biomasse marine se reconstitue seule de plus de 600 %. Les eaux océaniques lorsqu’on en prend soin sont extrêmement résilientes.

La question du coût-bénéfice d’exploiter l’ensemble de la biodiversité marine doit être posée ; actuellement la plupart des stocks mondiaux de poissons a été sur-pêchée alors qu’il est prévu d’en exploiter de nouveaux. Le bénéfice de cette biodiversité est peut-être largement supérieur pour la préservation du climat et des équilibres écosystémiques de l’océan[5].

La biodiversité a une valeur irremplaçable dans le cycle du vivant, mais c’est aussi une source d’émerveillement sans fin, elle permet de comprendre que l’être humain n’est pas tout et qu’il n’est qu’un élément minuscule au milieu de millions d’autres créatures qui sont toutes interdépendantes.

La biodiversité est aussi nécessaire au bien-être matériel et moral des humains qui ne pourraient tout simplement pas vivre sans elle ; or, on en parle peu. En économie, il s’agit d’une valeur instrumentale.  Bien qu’un peu partial, c’est quand même un argument utile pour prendre soin de la biodiversité, peut-être celui qui fonctionne le mieux sur le grand public…

Au même titre que les relations amicales et familiales, les humains ont des relations très profondes et intimes avec la biodiversité.

Par exemple, certaines personnes sont attachées aux rivières, aux lacs ou aux rivages, ces lieux étant associés à des souvenirs. À leurs yeux, aucune autre rivière, lac ou rivage ne peut les remplacer. L’homme entretient des relations intimes avec la biodiversité. C’est la valeur relationnelle de la biodiversité : elle est importante parce qu’elle définit qui nous sommes, notre histoire et notre identité. C’est d’ailleurs en se reconnectant à la biodiversité que l’on pourra en avoir davantage conscience.

Ce sont ces trois grandes valeurs (d’existence, d’utilité et relationnelle) qui rendent la biodiversité si importante et irremplaçable. Il est donc crucial d’en prendre soin et de faire preuve de réciprocité vis-à-vis d’elle.

Ce qui est intéressant ce sur lequel on devrait se focaliser, ce sont les connexions entre les humains et la biodiversité et les connexions entre les humains, les deux étant liées. Pour s’intéresser aux connexions entre les humains, quoi de mieux que l’eau qui est au cœur de la vie et au centre de la vie. Les solutions sont toutes en interdépendance. nous réconcilier entre nous et avoir une société plus équitable, tout est lié. Il ne suffit pas de penser, il faut agir.

Philippe Bourgade


[1] C.B. Field 1998 & J.J. Peirella et C. Bowler 2020

[2] Qui vit dans la mer ou les océans, à moyenne profondeur (entre 200 et 1000 mètres

[3] Association Bloom – Claire Nouvian

[4] ‘’Pour une révolution dans la mer. De la surpêche à la résilience.’’ Didier Gascuel & Isabelle Autissier

[5] ‘La pêchécologie, manifeste pour une pêche vraiment durable ». Didier Gascuel


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