Les restrictions d’eau en 2023, dans le département des Pyrénées Orientales, ont entraîné l’interdiction de la construction de nouvelles piscines par la préfecture. Plusieurs entreprises ont mis la clé sous la porte entraînant dans leur faillite la mise au chômage de salariés.
Les inondations catastrophiques et répétées qui ont eu lieu dans le sud-est de la France, sur toute la côte atlantique, dans le Pas de Calais, et ce depuis plusieurs années, ont contraint des habitants, souvent modestes, qui avaient construit dans des zones nouvellement autorisées et la plupart du temps bon marché, à déménager, abandonnant leur logement sans dédommagement équivalent.
Ces deux exemples montrent que l’impact économique, et donc social, des décisions sur l’eau doit être pris en compte.
L’eau possède une dimension symbolique et structurante dans nombre de territoires. Beaucoup de communes portent un nom s’y référant : Fontvieille, Arles sur Tech, Aire sur Adour, Aigues-Mortes, Chaudes-Aigues,,… mais les rivières s’assèchent, les fleuves côtiers disparaissent, les fontaines au centre des villages s’épuisent, les aqueducs parfois centenaires deviennent du patrimoine à préserver malgré leur inutilité récente, perturbant irrémédiablement les activités et les rites sociaux.
Devenant plus rare, l’eau devient plus chère et prend désormais une dimension économique impactant les budgets des grandes entreprises consommatrices, mais aussi des ménages. Elle devient source de conflits . Si ceux-ci peuvent être très anciens (ils ont amené à la création du « Tribunal de las Aguas » – Tribunal des eaux -, à Valencia en Espagne en 960 par le Calife de Cordoue, qui se réunit encore une fois par semaine), ils entraînent des réglementations nouvelles et une judiciarisation de plus en plus fréquente et contraignante. Quels critères sont pris en compte ? Et pour l’intérêt de qui ? Comment s’assurer que l’intérêt général prime sur l’intérêt particulier ?
Des organisations de consommateurs, des ONG, portent les affaires devant les tribunaux qui se réfèrent aux lois et règlements en vigueur. Les juges et les politiques législatives tiennent compte de l’avis des experts. Ces derniers peuvent travailler pour le profit de certaines catégories et à court terme, ou plus souvent depuis les années 70, pour la préservation des ressources à long terme. Cette dimension écologique rebat les cartes en profondeur et de nouveaux rapports de forces s’installent. Les méga bassines en sont un exemple actuel. On parle désormais de gestion intégrée de l’eau qui, si elle est améliorable, montre bien ce changement profond. Ces nouvelles politiques sont très souvent « hydro-centrées » et ne prennent pas suffisamment en compte la dynamique des écosystèmes et les dimensions socio-politiques.
Désormais, il n’est plus tabou de parler de justice hydrique ou de gestion sociale de l’eau.
On s’en doute, les opinions publiques ne soutiendront pas spontanément et unanimement les décisions politiques à prendre. Tant que les discours ambiants oscilleront entre le déni de l’urgence, porté par les climato-sceptiques et les populistes, les premiers de moins en moins influents, les seconds de plus en plus nombreux, d’une part, et les récits catastrophistes de fin du monde d’autre part, les citoyens risquent de n’envisager que des gouvernements autoritaires comme voie de salut. Comment ne pas imaginer suspendre le fonctionnement démocratique de nos institutions, une espèce de loi martiale ou d’exception sur le long terme, tant que la crise n’est pas réglée ? Quand on a peur, l’autorité qui, croit-on, possède la solution, séduit. On se retourne vers elle pour exiger la suspension des remplissages de piscine, du nettoyage des voitures, de l’arrosage des pelouses, et la mise à l’arrêt des fontaines publiques. Chacun exige de l’Autre par l’intermédiaire de l’Autorité. L’exception devient la règle, au détriment des libertés publiques et individuelles, mettant en péril le fonctionnement démocratique de nos sociétés. Le « court terme » et l’urgence prévalent, au détriment de la vision d’ensemble et de l’intérêt général. Mais si le discours changeait ? Si l’urgence à agir ne reposait pas systématiquement sur un récit catastrophiste sans lendemain possible ? Alors les citoyens comprendraient que des solutions sont envisageables, individuellement, collectivement, non pour revenir au « monde d’avant » l’anthropocène, mais pour faire en sorte que les mesures à prendre soient justes et démocratiques. Des idées germent. De plus en plus de citoyens changent leurs habitudes individuelles, s’emparent de ces questions, manifestent ou font grève, y compris chez les élèves les plus jeunes. Il convient de prendre de la hauteur sur ces actions parcellaires, de les mettre en perspective et de les considérer dans leur ensemble. Oui, le monde bouge. Oui, une démocratie participative sur ces questions là est possible. Une narration salvatrice reposant sur l’éthique devient envisageable.
On oppose assez souvent l’éthique écologique, qui traite des rapports de l’espèce humaine avec la nature, à l’écologie politique qui aborde la nature par le prisme des problèmes sociaux, économiques ou politiques que l’environnement cristallise. Bruno Latour, et bien d’autres penseurs, essaient de réconcilier les deux démarches. Il introduit le terme « terrestres » pour affirmer la continuité du monde vivant, et fait un lien entre le pourquoi préserver et le comment préserver. L’attribution d’une valeur morale à la nature repose sur le savoir scientifique. Dans l’éthique qu’il nous faut pratiquer, l’espèce humaine n’est plus un simple observateur préoccupé par l’objet de son attention, mais il en fait partie. Il ne se contente plus de corriger les effets néfastes de ses actions, mais devient un élément proactif agissant de l’intérieur.
Nos vies reprennent du sens. Un avenir, certes périlleux, redevient envisageable. Nos actions ne sont plus correctrices mais germinales. Cette approche nécessite d’interroger notre relation à nous-même, notre relation avec les autres humains, notre relation à nos communautés, notre relation à notre environnement. Nous devons retrouver une éthique et l’éprouver dans notre corps et notre esprit. Nous devons réinventer une vie politique « délibératrice ». Nous devons discuter les résolutions prises et les raisons qui les justifient.
La société doit s’emparer de ces sujets.
Xavier Alzieu